C’est le changement climatique qui aurait dû nous alerter sur le coronavirus, pas l'inverse


Par François Gemenne, Chercheur FNRS et Directeur de l’Observatoire Hugo à l’Université de Liège, enseignant à Sciences Po, auteur principal pour le GIEC


Nombreuses sont aujourd’hui les tribunes et réflexions qui voudraient voir dans le coronavirus une préfiguration du changement climatique, ou un dernier avertissement. Je pense au contraire que cette rhétorique est un piège qui en dit long sur notre rapport aux autres, et au monde.

Un piège rhétorique tout d’abord, parce que le coronavirus et le changement climatique, au-delà de leurs similarités, sont des problèmes très différents, qui appellent des réponses différentes. Bien sûr ce sont deux urgences mondiales. Bien sûr nous aurions dû, dans les deux cas, être davantage alertés par les scientifiques. Mais nous pouvons espérer un bénéfice immédiat et pour nous-mêmes des mesures mises en place contre le coronavirus, et c’est d’ailleurs pour cela que nous les acceptons. Pas pour les mesures contre le changement climatique, qui devront de surcroît être permanentes, et non temporaires. Il n’y aura pas de déconfinement du changement climatique.

Mais surtout, dire que la crise du coronavirus est une préfiguration du changement climatique révèle un profond égoïsme : cela fait des années que le changement climatique produit ses impacts et qu’il aurait dû nous avertir. Mais on ne veut pas le voir, sauf à l’occasion d’épisodes de chaleur extrême dans les pays industrialisés. On persiste à le voir comme un adversaire futur, parce que les morts ne sont pas à nos portes. Ce sont des Africains, des Arabes, des Asiatiques. Et donc, vu d'Europe, pour dire les choses crûment, on s'en fiche. Si nous voyons le changement climatique comme la "prochaine catastrophe", c'est d'abord parce que nous sommes obsédés par nous-mêmes. La réalité, c'est que le changement climatique est déjà là, depuis des années. C’est lui qui aurait dû nous alerter sur notre impréparation aux crises. Chaque année, il y a des millions de victimes, des millions de déplacés – en 2019 seulement, 23 millions de personnes ont été déplacées par des inondations ou des ouragans. Mais nous estimons que c’est le coronavirus qui est un "avertissement", parce qu’il a franchi la Méditerrannée. Le résultat, c'est que la discussion sur le climat semble désormais se concentrer exclusivement sur nos trajectoires d'émissions de gaz à effet de serre, et plus du tout sur l'urgence de l'adaptation. Je ne dis certainement pas que nos trajectoires d'émissions ne sont pas importantes. Mais les impacts du changement climatique que subiront les jeunes et leurs enfants sont largement déterminés par nos émissions passées.

Mais il semble que vous voulions surtout garder la Terre habitable pour nous-mêmes, et que nous soyons aveugles quant à ce qui se passe au-delà de nos frontières. La crise sanitaire a considérablement accéléré le mouvement de fermeture des frontières qui était à l’œuvre depuis plus de vingt ans, déjà. Qu’importe que l’efficacité de la mesure pour limiter la propagation du virus soit contestée par plusieurs études, c’est celle qui reste plébiscitée par l’opinion publique : en temps de crise, la frontière rassure. Tandis que par ailleurs se multiplient les appels à laisser les avions cloués au sol et à en finir avec la mondialisation dans le « monde d’après ». A la faveur de la crise sanitaire, de plus en plus de convergences se font jour entre les agendas nationaliste et survivaliste, comme si les mesures de confinement et de fermeture pouvaient converger en un programme politique. Nous prendrions désormais des nouvelles de l'Afrique par visioconférence. Je suis très inquiet de cette écologie où on semble jouer à qui sera le plus dogmatique, et où l'horizon s'arrête aux destinations qu'on pourra rejoindre par train de nuit, à travers des bio-régions auto-suffisantes. Ceux qui voient le coronavirus comme un 'avertissement' font la même erreur que les collapsologues : ne se tracasser de l'effondrement que pour nous-mêmes; parler des risques futurs pour masquer notre aveuglement aux réalités présentes, mais situées au-delà de nos frontières. Aujourd'hui, davantage encore que de la fermeture des écoles, des magasins et des restaurants, je suis tracassé de la fermeture des frontières. Et je vois monter avec inquiétude cette idéologie qui voudrait les garder fermées, et dont ceux qui prônent aujourd’hui la fin de la mondialisation ou l’arrêt des vols internationaux au profit de l’autarcie pourraient être les complices involontaires. C'est le plus sûr moyen de préparer un monde nationaliste, replié sur lui-même. La grande alliée du nationalisme, ce sera demain l'écologie de l'avocat : verte à l'extérieur, mais avec un noyau brun.

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