Covid-19 et sécurité alimentaire en Belgique

Updated: May 15



Contribution signée Nicolas Dendoncker (Université de Namur), Christine Frison (FNRS-UCLouvain et FWO-UAntwerpen), Julie Hermesse (UCLouvain), Nicolas Loodts, (FNRS-UCLouvain), Raphaël Stevens (Chercheur indépendant), Barbara Van Dyck (Coventry University). En collaboration avec Philippe Baret (UCLouvain), Cédric Chevalier (Etopia), Corentin Hecquet (Collaborateur scientifique, Université de Liège), Olivier De Schutter (UCLouvain), Marjolein Visser (Université Libre de Bruxelles) et François Wiaux (Docteur, maraîcher, chercheur et formateur indépendant).



La sécurité alimentaire de la Belgique est un enjeu vital à court, moyen et long terme. La quantité, la diversité, la qualité et l’accessibilité de la nourriture pour l’ensemble de la population sont essentielles pour la santé et la consolidation de l’immunité face aux probables vagues successives du COVID-19. Fortement intégré au sein des réseaux internationaux, le secteur alimentaire belge est l’un des piliers de notre économie mais sa dépendance aux importations est une source importante de vulnérabilité. Outre le pétrole et la main d’œuvre agricole, nous importons près de 90% de nos besoins en céréales panifiables, 80% des fruits et légumes, 85% des produits de l’élevage ovins et caprins mais aussi huiles végétales, poissons, légumineuses et soja à destination de l’élevage industriel (1).


Constats: vers une pénurie alimentaire? Plusieurs agences des Nations Unies (2) ont récemment alerté la communauté internationale pour s’assurer «que notre réponse face à la pandémie de Covid-19 ne crée pas, de manière involontaire, des pénuries injustifiées de produits essentiels et exacerbe la faim et la malnutrition» car «les mesures de confinement liées à la pandémie du covid-19 ont commencé à rendre cette tâche plus difficile».

Les disruptions en cascade dans les chaînes d’approvisionnement…

Le système agroalimentaire mondialisé est particulièrement vulnérable aux chocs systémiques (3), dont ceux provoqués par une pandémie (4). L’épidémie d’Ebola en 2008 a par exemple causé de sévères pénuries de nourriture en Afrique de l’Ouest. Lors d’une crise sanitaire, les chaînes d’approvisionnement sont impactées aux niveaux de l’offre, de la distribution et de la demande (5).

… menacent notre sécurité alimentaire à travers trois catégories de problème:


  • Problème 1: Restriction des exportations, fermeture des frontières, spéculation. Des restrictions aux exportations ont par exemple été annoncées au Kazakhstan, en Russie et en Ukraine pour le blé, et au Vietnam pour le riz. En Argentine et au Brésil, des grands ports d’exportation de maïs et de soja fonctionnent au ralenti. Les craintes suscitées par ces annonces ont déjà contribué à une hausse des prix de référence mondiaux pour les céréales, ce qui pourrait provoquer une très forte spéculation (de 100 à 200%) comme en 2008 lorsque près de 40 pays ont introduit des restrictions aux exportations.

  • Problème 2: difficultés d’écoulement des produits agricoles et pertes associées. Le secteur de la production belge de pommes de terre craint déjà de ne pouvoir écouler ses produits, notamment sous forme de frites surgelées, alors que la Belgique produit de quoi couvrir 16 fois ses besoins. De nombreux agriculteurs européens doivent déjà détruire leur stock de lait, compte tenu de l’incapacité des filières d’absorber la surproduction. En France par exemple, plusieurs exploitations passent leurs récoltes de primeurs au broyeur faute de débouchés commerciaux. Cela signifie des pertes sèches pour les agriculteurs qui sont déjà en situation financière difficile.

  • Problème 3: manque de saisonniers, récoltes difficiles dans les mois à venir. La plupart des pays européens souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre, en raison de l’impossibilité pour les travailleurs saisonniers des pays d’Europe de l’est de traverser les frontières. L’Espagne a besoin de 100.000 à 150.000 travailleurs agricoles dans les deux mois qui viennent, les Pays-Bas 150.000, l’Allemagne 300.000 et leRoyaume-Uni 60.000. En Flandre et en Wallonie, le phénomène est identique: les producteurs d’asperges et de fraises sont actuellement en difficulté pour assurer les récoltes.

...qui se superposent à d’autres problèmes.

L’agriculture et la production maraîchère en Belgique font face à des difficultés croissantes liées aux évènements climatiques extrêmes (périodes de sécheresses plus longue et plus intense, vagues de chaleur, etc.), à la disparition des insectes pollinisateurs (déclin de la biodiversité observé partout en Europe), à la perte de matière organique dans le sol, à la dépendance aux intrants chimiques de synthèse et à la diminution croissante (-67% depuis 1980 [6]) des entreprises agricoles belges et à cause d’un revenu trop peu rémunérateur et d’une pression psychologique accrue (7), réduisant d’autant notre capacité de réaction en temps de crise. Enfin, un lien est clairement établi entre la perte de l’agrobiodiversité et l’industrialisation de l’agriculture et de l’élevage comme facteurs de risques dans l’émergence des pandémies et dans la gestion des crises sanitaires (8).


La dépendance envers l’étranger couplée à l’absence de diversité économique, écologique et des acteurs du monde agricole entraine une perte importante de capacité de résilience au cœur et au sortir de la crise.


Enjeux: une autonomie alimentaire minimale


Afin de renforcer notre sécurité alimentaire, il est nécessaire de mettre en place une «politique de résilience alimentaire territoriale». Celle-ci doit se décliner à tous les échelons, européens et belges, et s’inscrire dans un cadre international de sécurité alimentaire solidaire, tenant compte de la situation des populations les plus vulnérables, des agriculteurs et de l’environnement.

Or, pour nourrir notre pays en assurant un développement territorial, il faut un nombre suffisant de semenciers, d’agriculteurs et d’agricultrices, d’entrepreneurs dans les segments de la transformation et de la commercialisation. Ce sont là des gisements d’emplois importants pour la Belgique. En investissant dansdes systèmes alimentaires territorialisés nous pouvons relever deux enjeux majeurs:


  • Assurer un accès à une alimentation de qualité et diversifiée pour toutes et tous! L’alimentation des personnes les plus fragilisées repose sur un système qui ne garantit pas le droit à l’alimentation en période normale (malgré les efforts du secteur de l’aide alimentaire). En tant de crise, elle est d’autant plus altérée en raison du manque d’approvisionnement, de la difficulté de respecter les mesures de distanciation et du recours dans le secteur de l’aide alimentaire à une main-d’œuvre bénévole composée largement de personnes âgées et vulnérables face à l’épidémie du Covid-19.

  • Soutenir les secteurs de la production et de la transformation pour une agriculture belge plus résiliente! Nous sommes en début de saison de production agricole. Chaque jour, des maraîchers, des agriculteurs, des éleveurs et tous les acteurs des systèmes agroalimentaires prennent des décisions qui engagent nos capacités de production pour les prochains mois. Au vu de la demande accrue en produits locaux et de la nécessité d’améliorer notre autonomie alimentaire, il est primordial de prendre des mesures de soutien aux nécessaires reconversions des activités agricoles existantes. En ce qui concerne la production, on doit s’assurer avant tout de notre sécurité céréalière.


De manière transversale:


La crise a amené une très forte augmentation de la demande de produits livrés en circuit court, reliant directement les mangeurs aux producteurs. Mais comment garantir la continuité des ventes directes si la main d’œuvre vient à manquer?Comment soutenir des dynamiques économiques coopératives reliant producteurs, transformateurs et consommateurs sur nos territoires? Comment développer les «ceintures alimentaires» tant autour des villes et que des communes rurales? Et comment soutenir la mise sur pied d’un réseau de gestion dynamique des semences?


Les acteurs locaux n’ont pas attendu pour mettre en place des projets pilotes (lancement de filières, mutualisation d’outils et d’ateliers de transformation). Ceux-ci pourraient se généraliser s’ils sont accompagnés par des politiques volontaristes et qui s’inscrivent à l’échelle européenne en alignement avec la stratégie Farm to Fork. L’élaboration du plan stratégique de la Politique Agricole Commune (ci-après PAC) pour la Wallonie est et restera le jalon principal en 2020-2021 pour le secteur agricole (9).


Enfin, la multiplicité d’acteurs liés à la production et transformation alimentaire est créatrice d’emplois locaux, qui contribuent à développer une économie endogène forte en particulier dans les territoires ruraux.


Recommandations


Il est important que dès aujourd’hui des actions soient prises sur le court terme afin de rendre le système alimentaire belge plus résilient et d’assurer une sécurité alimentaire pour tou.te.s sur le moyen et long terme. Cette crise peut constituer une opportunité de transformation et faire en sorte que la Belgique dispose d’une autonomie alimentaire minimale.


Attention: les propositions suivantes ne sont pas présentées par ordre de priorité mais constituent un ensemble de mesures complémentaires.


1) Créationd’un groupe d’experts inclusifs pour une politique de résilience alimentaire territoriale afin d’implémenter les propositions de court terme articulées à une vision à moyen et long terme.


  • Créer un groupe d’experts inclusifs de chaque catégorie d’acteurs du monde agricole y compris les groupes vulnérables, pour 1) inventorier de façon quantitative et qualitative les besoins alimentaires aux différentes échelles territoriales, les capacités de production et la production alimentaire actuelle sur le territoire national ainsi que 2) articuler les recommandations à court terme avec une vision à moyen et long terme.

  • Mettre en place un suivi rigoureux et indépendant des dispositions prises pour le déploiement d’un plan d’urgence de sécurité alimentaire et publier en toute transparence ces informations: prix, stocks, flux d’approvisionnement, surfaces cultivées et cultivables, demande et offre alimentaires intra-belges…


2) Mettre en place des mesures de soutien aux nécessaires reconversions des activités agricoles existantes


  • Assurer une gestion de l’offre dans le secteur laitier, orientée vers la consommation locale, avec garantie de revenu pour les producteurs;

  • Réorienter les grandes cultures vers une production destinée au marché national et au bon équilibre alimentaire de la population (féculents et protéines végétales: céréales panifiables, légumineuses);

  • Soutenir les filières: investir dans des moyens permettant la transformation des productions (ex. moulins et ou outils pour les céréales panifiables).


3) Stabiliser et renforcer la main d’œuvre agricole afin d’assurer les productions belges


  • Faciliter l’accès au travail agricole saisonnier pour les chômeurs économiques et temporaires, mais aussi pour les étudiants, les demandeurs d’emploi, les pensionnés ou autres; accélérer des mesures pour l’emploi agricole destinées aux agriculteurs et agricultrices, maraîchers et artisans semenciers ou des compléments au chômage pour des saisonniers durant les récoltes;

  • Soutenir la création d’une plateforme offre et demande d’aide (main d’œuvre professionnelle et bénévole) pour la production (avec priorité au maraîchage);

  • Ré-autoriser en priorité la poursuite des stages pratiques et des formations dans le domaine agricole.


4) Assurer des revenus décents pour les acteurs des filières agricoles


  • Réorienter ou mettre en place des subsides régionaux à destination du secteur agricole

  • Assurer un revenu de transition pour ceux qui se lancent dans l’agriculture soutenable


5) Soutenir la vente des productions locales en circuit-court et la multiplication des initiatives pour couvrir l’ensemble du territoire, avec une attention particulière à leur accès pour les publics précarisés


  • Ré-ouvrir les marchés paysans en diffusant les consignes sanitaires (la propagation du virus n’est pas moindre dans les supermarchés que dans les marchés);

  • Proposer des aides à l’investissement exceptionnelles et/ou des exonérations d’impôts pour soutenir la transition/la reconversion soudaine vers les circuits courts et les dépenses matérielles permettant de faire face à l’accroissement de la demande en produits locaux;

  • Soutenir financièrement et de façon pérenne l’organisation logistique des circuits courts dont les nombreuses initiatives prises par les acteurs de terrain pour écouler en toute sécurité leurs produits (magasins pop-up de vente à la ferme, livraison de paniers…);

  • Demander aux entités fédérées d’actualiser régulièrement leurs plateformes de promotion des producteurs locaux (10)


6) Assurer la logistique de transport des denrées


  • Inventorier le nombre de personnes sans emploi disposant d’un permis poids lourd (dont les ressources disponibles à l’armée en termes de chauffeurs poids lourds et de matériel roulant pour le cas échéant venir aider les transporteurs actuels).


7) Commercialisation des semences et maintenance de l’outillage agricole


  • Reconnaissance par le Conseil National de Sécurité du caractère essentiel des semences et semis pour commercialisation par les pépiniéristes;

  • Faciliter l’accès aux pièces de rechange des outils pour assurer la continuité de la production agricole, notamment en ré-ouvrant en priorité les magasins de vente de matériel agricole et horticole.


8) Inciter la production vivrière par les particuliers

  • Fournir des kits de démarrage aux citoyens désireux de se lancer dans un potager et mettre à disposition des personnes ressources et des outils pédagogiques.


(1) Fédération wallonne horticole (2018), «Plan de développement stratégique 2018-2028»; Scenagri (2020), «Etat des lieux et scénarios à horizon 2050 de la filière des céréales en Région wallonne»; Filagri (2015), «Produits issus de l’élevage ovin et caprin».

(2) Déclaration du 26 mars des Nations Unies: «les mesures de confinement liées au coronavirus pourraient causer une pénurie alimentaire mondiale»; du 10 avril 2020, communiqué conjoint de la FAO, OMS et OMC.

(3) M.J. Puma et al., «Assessing the evolving fragility of the global food system», Environmental Research Letters, vol. 10, n° 2, 2015, p.024007.

(4) A.G. Huff et al., «How resilient is the United States’ food system to pandemics?», Journal of Environmental Studies and Sciences, vol. 5, n° 3, September 2015, pp.337-347.

(5) Rodrigue, J.-P., Luke,T. et Osterholm, M., «Transportation and Pandemics», dans The Geography of Transport Systems, Routledge, 2018.

(6) Direction générale des statistiques du SPF Economie, 2017, Chiffres clés de l’agriculture. L’agriculture belge en chiffres 2017, Nico Waeyaert (éd.), [PDF enligne]

(7) Dumont, Antoinette M. «Analyse systémique des conditions de travail et d’emploi dans la production de légumes pour le marché du frais en Région wallonne (Belgique), dans une perspective de transition agroécologique». Dans Une Perspective de Transition Agroécologique (2017).

(8) J.R.Rohretal., «Emerging human infectious diseases and the links to global food production», Nature Sustainability, vol.2, n°6, juin 2019, p.445; Wallace, Rob. Big farms make big flu: dispatches on influenza, agribusiness, and the nature of science. NYU Press, 2016.

(9) https://www.iew.be/crise-du-covid-vers-des-systemes-alimentaires-sains-durables-et-resilients/?fbclid=IwA-R0a-cFh-jdlqRbmL7O7gyuyzMkBKwgMO8_GRzLzPWDG7M-569KSbC0kS4E

(10) http://www.lecliclocal.be/mobile/index.php

QUI SOMMES-NOUS ?

WIE ZIJN WE?

Nous sommes des académiques belges, francophones et néerlandophones, décidés à intervenir dans le débat public sur des questions générales qui ne ressortissent pas à nos champs stricts de spécialisation.

Wij zijn Franstalige en Nederlandstalige Belgische academici die besloten hebben tussen te komen in het maatschappelijk debat over algemene onderwerpen die niet tot onze strikte specialismen behoren.