Crise sanitaire et crise de biodiversité: un même problème et une même solution


Chronique rédigée par Caroline Nieberding (UCLouvain), publiée en primeur sur le site du Soir



Une seule espèce est responsable de la pandémie de covid: la nôtre (1). Les activités humaines sont aussi responsables de la crise biologique en cours. Mais comment la pandémie de covid et la crise de biodiversité sont-elles liées? Cette chronique a pour but de nous rendre compte que la crise de biodiversité ne devrait pas rester une anecdote de notre agenda politique.


La sixième crise majeure d’extinction du vivant a commencé


Alors qu’on connait bien la crise climatique grâce au travail du Giec, la crise de la biodiversité reste encore confidentielle. Climat et biodiversité font plus largement partie des neuf processus qui déterminent la stabilité des conditions favorables dans lesquelles l’humanité peut se maintenir. Malheureusement, les «limites planétaires» concernant le climat et la biodiversité ont maintenant été dépassées.


En quoi la crise de biodiversité actuelle met-elle en péril la survie de l’humanité? Le taux d’extinction (soit le nombre d’espèces qui disparaissent par million d’espèces et par million d’années) est actuellement 100 à 1.000 fois plus élevé que le taux d’extinction habituel. Il s’agit donc d’une crise environnementale majeure car 75% ou plus des espèces vivantes sur terre vont disparaitre en quelques dizaines de milliers d’années. Il y a 65 millions d’années, une crise d’extinction massive précédente a eu lieu, emportant notamment les dinosaures. La crise d’extinction actuelle, la sixième depuis que la vie existe sur terre, concerne l’extermination d’un million d’espèces dans les trois prochaines décennies, soit 10% de toutes les espèces vivant actuellement. Cette crise biologique est unique dans l’histoire de la terre en ce que, comme la pandémie de covid, elle est causée uniquement par les activités humaines. Aujourd’hui, presque toutes les espèces de grande taille, à part l’espèce humaine et les espèces animales dont nous nous nourrissons (bœuf, mouton,…) sont en voie d’extinction. Ce n’est pas anodin. Près de la moitié des vertébrés terrestres, dont les mammifères, et les oiseaux, ont vu leurs populations décliner de 80% les dernières décennies (2). Il est peu probable qu’Homo sapiens et les espèces animales dont nous nous nourrissons en élevage se maintiendront à moyen terme.


En quoi la biodiversité est-elle nécessaire à la survie des humains? La biodiversité fournit ce qu’on appelle des «services écosystémiques» qui ne sont pas remplaçables, tels que la pollinisation de nos cultures par les insectes et la fertilité des sols via la biodiversité en microorganismes (bactéries,…), et par suite la stabilité de nos récoltes agricoles. Ou encore la purification de notre eau douce des nitrates de l’agriculture industrielle par les algues et plantes des rivières, la régulation du climat par l’absorption de CO2 par le phytoplancton océanique. Ou encore le maintien de stock de carbone dans les forêts tropicales et par les microorganismes du permafrost dans la toundra, la purification de l’air par nos forêts. L’IPBES, le «Giec» de la biodiversité, a quantifié en 2019 la «valeur financière» des «services écosystémiques». Deux chiffres sont très parlants: la réduction de la pollinisation suite à la disparition des insectes coûtera entre 235 et 677 milliards de dollars US par an, menaçant des cultures comme le café ou le chocolat. D’ici à 2050, il y aura 4 à 5 milliards de personnes sans sécurité alimentaire ni eau potable, et des centaines de millions de personnes sans protection des risques côtiers. Ces personnes migreront vers les régions plus protégées comme l’Europe.


Comment les activités humaines causent-elles la crise de biodiversité?


La cause principale à la crise actuelle de la biodiversité est le changement d’affectation des terres, qui inclut à la fois la dégradation et la fragmentation des habitats naturels. Les humains modifient plus de 70 % de la surface terrestre mondiale sans glace: 12 % sont des terres cultivées, 37 % sont des pâturages et 22 % des forêts gérées ou en plantations. Spécifiquement, l’essentiel des terres est utilisé pour la consommation de viande, et les forêts tropicales sont massivement détruites pour être remplacées par des cultures destinées à nourrir les animaux d’élevage, et par des zones de pâture. Le rôle central de l’agriculture et de l’élevage industriels dans la perte d’habitats naturels pour les espèces sauvages peut être illustré par quelques chiffres frappants. Il y a aujourd’hui sur terre, en poids, dix fois plus d'humains, et quinze fois plus d'animaux d'élevages (essentiellement des bovins et porcins) que de mammifères sauvages. Il y a aussi trois fois plus de volaille d’élevage que d’oiseaux sauvages (3).


Destruction des habitats naturels et mondialisation de notre consommation


Le covid fait partie des ~400 microbes qui ont colonisé le corps humain ces cinq dernières décennies, et sont devenus des maladies émergentes. Environ 70% des maladies émergentes proviennent de réservoirs d’animaux sauvages avec lesquels les populations humaines sont entrées récemment en contact, suite à des modifications de l’environnement naturel par les activités humaines. On parle de «zoonoses», dont des exemples connus sont Ebola, Zika, l’encéphalite de Nipah, et le covid.


La cause principale de l’émergence des zoonoses est, comme pour la crise de biodiversité, le changement d’affectation des terres liées aux activités humaines. En pratique, les forêts tropicales sont converties en terres agricoles et d’élevage, et servent aussi à l'extraction de bois, de minerais et de pétrole. Ces activités ont généré plus de 30 % des maladies infectieuses émergentes depuis 1960: le virus Ebola, la fièvre de Lassa, les coronavirus responsables du SRAS, du MERS,… et le covid.


En pratique, la construction de routes en forêt tropicale initie les contacts entre la faune sauvage, leurs pathogènes et les populations humaines. La fragmentation de la forêt primaire par ces routes multiplie les lisières forestières: en 2015, plus de 70% de la surface forestière au monde était située à moins de 1 km d’un bord de forêt, et la fragmentation des forêts s’accélère (4)(5). On ne peut plus se perdre en forêt… De plus, la faune sauvage «déborde» des forêts dans des écosystèmes agricoles et urbains, permettant les contacts entre pathogènes animaux et humains (6) (7). A cela s’ajoute la consommation de viande de brousse, une habitude culturelle ancienne en Asie et en Afrique, servant d’apport de protéines. La consommation de viande sauvage est à l'origine de l'émergence de maladies car elle permet un contact intime entre les espèces sauvages et les humains, ce qui facilite la colonisation d'agents pathogènes dangereux pour les humains (8). Cette habitude culturelle est facilitée par l’expansion des lisières forestières facilitant la chasse.


La dissémination des pathogènes de zoonoses entre continents est, ensuite, permise par nos modes de consommation mondialisés qui englobent exportations de biens et tourisme inter-continentaux. Dans le cas du covid, le virus est arrivé par des touristes vraisemblablement contaminés par la consommation de viande sauvage en Chine, et qui étaient en vacances en Europe notamment. La Belgique et l’Europe sont acteurs de l’accroissement en demande de produits tropicaux, notamment de viande de brousse. Les régions forestières tropicales sont aussi au cœur de l’exportation vers les pays développés, notamment européens: produits agricoles et d'élevage, bois et exploitation minière, qui dégradent la forêt et transportent vers nos régions des espèces vectrices d’agents pathogènes comme les moustiques. Il faut s’attendre à ce que nos pays soient de plus en plus souvent touchés lorsqu'une nouvelle zoonose épidémique se propage


Le covid, et après?


Une fois qu'un nouveau pathogène colonise les humains, il n'y a pas de retour en arrière possible. Un seul virus a été éradiqué depuis l'ère moderne de l'humanité, la variole. L’émergence de nouvelles maladies infectieuses, et de pandémies qui en découlent, est devenue significativement plus fréquente entre 1940 et 2004 (9) (12). Cinq nouvelles maladies apparaissent chez l'homme chaque année, chacune d'entre elles ayant le potentiel de se propager et de devenir pandémique.


Faire face aux dégâts dus aux prochaines crises sanitaires et aux autres effets de la crise de biodiversité est impayable. L’alternative est une stratégie de «prévention», basée sur la cause du problème: la réduction du changement d'affectation des terres. Son coût est estimé entre 22 et 31 milliards de dollars US, soit cent moins élevé que le coût de la gestion de la seule crise covid.


En pratique, cette stratégie de prévention proposée au niveau mondial par l’IPBES concerne en priorité l’arrêt de la déforestation des forêts tropicales. L’arrêt de la déforestation permettra aussi de gérer la crise climatique puisque les forêts sont des réservoirs de carbone dont on ne peut se passer pour limiter les effets du dérèglement climatique. Stopper la déforestation tropicale passe par la suppression de produits exportés de ces régions tels que l'huile de palme, la canne à sucre, le bois, les métaux des terres rares pour les équipements électroniques, la viande autant issue d'élevage que de la faune sauvage. A ce sujet, un belge consomme en moyenne 110 à 130 g de viande par personne et par jour. D’où provient-elle? L’extension des zones d’élevage et de cultures de soja destinés à l’exportation dans la forêt amazonienne au Brésil a bénéficié de l’accord «Mercosur» (ratification de principe depuis 2019) qui vise à augmenter les importations de ces produits vers l’Europe en supprimant les droits de douane.


Il est temps de reconnaître, aussi, qu’un régime alimentaire (en partie) végétarien (sans bœuf ni mouton), réduirait de moitié la surface de terres utilisées pour notre alimentation (10). Soit un milliard d’hectares, une surface équivalente à celle des USA. Ainsi, la crise de biodiversité pourrait en partie être résolue par un rééquilibrage de nos régimes alimentaires carnés vers un régime plus végétarien, libérant des surfaces de culture suffisantes pour permettre, enfin, la coexistence entre humains et espèces sauvages. Notons que la réduction de consommation de viande industrielle, un carcinogène selon l’Organisation mondiale pour la Santé (OMS), augmente aussi l’espérance de vie de 6 ans (11)… En conclusion, les connaissances sont maintenant disponibles concernant les liens de cause à effets entre dérèglements environnementaux et notre mode de vie moderne, et il serait naïf et dangereux de les ignorer plus longtemps.



(1) L’IPBES est l’acronyme pour Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, ou en français: Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques. L’IPBES prépare pour 2022 plusieurs rapports qui seront utiles pour les lecteurs intéressés: le IPBES assessment of the sustainable use of wild species, le IPBES assessment of invasive alien species et un rapport conjoint entre IPBES et IPCC sur les conséquences du dérèglement climatique sur la crise de la biodiversité.

(2) Ceballos G et al (2017), Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines. PNAS 114: E6089-E6096.

(3) Bar-On YM et al (2018), The biomass distribution on Earth. PNAS 115: 6506–6511.

(4) Haddad, N. M. et al., Habitat fragmentation and its lasting impact on Earth’s ecosystems. Sci. Adv. 1, e1500052 (2015).

(5) Fischer R et al (2021), Accelerated forest fragmentation leads to critical increase in tropical forest edge area. Sci. Adv. 2021; 7: eabg7012

(6) Tollefson J (2020), «Why deforestation and extinctions make pandemics more likely», Nature 584: 175-176.

(7) Dobson DA et al (2020), «Ecology and economics for pandemic prevention. Investments to prevent tropical deforestation and to limit wildlife trade will protect against future zoonosis outbreaks», Science 369: 379-381.

(8) Karesh WB et al (2012), «Ecology of zoonoses: natural and unnatural histories», The Lancet 380: 1936-1945.

(9) Jones KJ et al (2008), «Global trends in emerging infectious diseases», Nature 451: 990-994.

(10) Poore J and Nemecek T (2018), Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers, Science 360: 987-992; voir aussi www.ourworldindata.org

(11) Willett W et al (2019), «Food in the Anthropocene: the EAT–Lancet Commission on healthy diets from sustainable food systems», The Lancet 393: 447-492.

(12) Toutes les notes numérotées de 1 à 11 dans le texte sont des références scientifiques disponibles sur https://nieberdinglab.be/media/621-2/. Toutes les sources d’information utilisées sont scientifiques. Ce rapport se base surtout sur deux rapports: i) IPBES (2019) Global Assessment Report on Biodiversity and Ecosystem Services. IPBES Secretariat, Paris; ii) IPBES (2020) Workshop Report on Biodiversity and Pandemics of the Intergovernmental Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. IPBES secretariat, Bonn, Germany. Les sources supplémentaires sont notées au fur et à mesure en bas de page et sont disponibles sur demande à caroline.nieberding@uclouvain.be.

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