Digestion troublée du «Festin de Babette», œuvre essentielle


Chronique rédigée par Iris DERZELLE (Université Paris-Est Créteil), publiée en primeur sur le site du Soir



Hier soir, j’ai regardé Le Festin de Babette, un film réalisé en 1987 par Gabriel Axel dans lequel Stéphane Audran incarne Babette, une Française s’étant réfugiée au Danemark dans le courant de l’année 1871. Cette année-là, en effet, Paris est le théâtre d’une répression féroce menée par le gouvernement d’Adolphe Thiers, qui massacre impitoyablement les révolutionnaires de la Commune autant que ses plus vagues sympathisants. Babette, dont le fils et le mari ont été fusillés par un général de l’armée française, s’échappe du bain de sang et trouve asile chez deux sœurs danoises, des vieilles filles profondément religieuses à la tête d’un culte luthérien hérité de leur défunt père. Ces dernières offrent à la Parisienne une position de cuisinière et, dans la foulée, lui apprennent à préparer les quelques plats frugaux attendus à leur table d’ascètes. Les années passent et Babette, bien installée dans la petite communauté danoise, ne paraît plus entretenir d’autres liens avec sa patrie d’origine qu’une participation annuelle à la loterie nationale.

La roue tournant, elle remporte cette loterie une quinzaine d’années après s’être exilée et perçoit ainsi l’importante somme de 10000 francs. Aux yeux des deux sœurs, l’arrivée de cette nouvelle signe sans doute le départ prochain de leur cuisinière, à laquelle elles portent toutes deux une affection sincère. Elles acceptent alors ce qui semble être la dernière requête de la fortunée: Babette souhaiterait organiser elle-même le repas d’anniversaire du centenaire du pasteur, le père défunt des deux Danoises. Plus encore, elle désire concocter un véritable repas français, et le payer de ses propres deniers.


Douze convives, un grand soir

Le soir du centenaire, Babette sort le grand jeu mais, rivalisant d’abondance et d’exubérance, ce festin inquiète les convives et leurs hôtes. Les ascètes s’accommodent toutefois rapidement de cette débauche blasphématoire et savourent, de plus en plus ouvertement, ce repas gastronomique. Et c’est alors que la magie du festin de Babette opère. Dans le partage de ces mets préparés avec passion, dans l’expérience commune de l’art culinaire de Babette, un espace de parole s’institue entre les membres de la communauté qui, la veille encore, ne parvenaient pas à s’écouter. Celles-ci discutent, ceux-ci plaisantent et, entre deux cuillerées de soupe de tortue, tous et toutes se pardonnent. C’est à table que sont surmontées (oserais-je le dire?) les querelles intestines.


Au rythme des actes et des paroles des convives, une petite société se forme et se consolide. La table d’un banquet est un espace de manifestation au cœur duquel les individus se font exister singulièrement, mutuellement et collectivement. Ce faisant, des amitiés se créent, des amours naissent, des liens familiaux s’éprouvent. Et si l’on se déleste parfois d’un veston avec autant d’âpreté qu’un boxeur de son peignoir, n’est-ce pas précisément parce que cette table possède quelques-uns des traits essentiels de l’espace public? Ce sont là des espaces de discussion et par conséquent, il est vrai, de potentielle discorde. Mais ce sont avant tout des lieux de dialogue privilégiés, essentiels au remmaillage des déchirures sociales.

Hier soir, j’ai regardé Le Festin de Babette mais le plaisir que l’œuvre m’a procuré n’occulte toutefois par la colère et le chagrin qu’elle a également éveillés en moi. Et pourrait-il en être autrement, face à ce double constat: bien qu’ils soient manifestement indispensables à la bonne santé d’un collectif autant qu’à celle de ses agents individuels, de tels moments de partage ont été décrétés «non essentiels», et donc interdits, par quelques têtes prétendument pensantes.

Libération de la passion

Embarquée par la performance de Stéphane Audran, touchée par Babette qui, en cuisine, s’octroie quelques secondes pour renouer à son tour avec de mémorables tanins, j’ai en outre pris conscience qu’une grande et belle magie opérait aussi en coulisse. Réfugiée un bref instant dans l’intimité de ses souvenirs, l’ancienne Parisienne n’aurait-elle pas momentanément abandonné le Skagerrak pour les Quais de Seine? Pour un soir, elle est en tout cas parvenue à maquiller l’austère cuisine danoise des chaudes couleurs du Café Anglais, ce prestigieux restaurant parisien dont elle révélera avoir été la cuisinière renommée jusqu’à l’éclatement de la guerre civile. Mais Babette révèle également qu’elle ne rentrera pas à Paris. Plus rien, ni plus personne ne l’y attend et ses 10000 francs, ajoute-t-elle enfin et sans regret, ont été intégralement employés pour ce festin. 10000 francs, tel était le coût d’un repas pour douze au Café Anglais.

Un certain public, repu par une lecture moralisante du geste de Babette, conservera sans doute de cette talentueuse cuisinière l’image d’une servante s’oubliant elle-même dans l’infinie gratitude vouée à l’autre, d’une travailleuse satisfaite de sa position modeste et refusant vertueusement la thésaurisation. Mais cette version du récit, pourtant répandue, ne m’intéresse pas, car le festin que prépare Babette n’est certainement pas qu’un témoignage de reconnaissance offert à ses patronnes. Ce soir-là, elle cesse d’ailleurs d’être une domestique pour redevenir la majestueuse cuisinière du Café Anglais qui, en renouant avec son art, renoue visiblement avec la liberté. La restauration apparaît alors comme une activité essentielle à l’existence de Babette, et le festin comme l’occasion d’exercer à nouveau cet indispensable métier-passion. L’histoire qu’il importe de raconter me semble ainsi être celle de la cheffe géniale du Café Anglais, dépossédée de sa famille, de son travail, de sa passion–de sa vie–par un gouvernement autoritaire et répressif. Ce n’est pas un problème moral mais un problème politique. Un problème follement d’actualité, aussi.

«Foin de leur tabatière à sornettes!»

Hier soir, j’ai regardé Le Festin de Babette et mon ressentiment à l’égard de nos décisionnaires est plus vif que jamais. Ont-ils seulement conscience de la détresse psychologique des artistes–culinaires, comme Babette, mais aussi, entre autres, des artistes scéniques–privé·e·s de leur passion depuis près d’un an, et d’ores et déjà acculé·e·s par les difficultés financières? L’aventure de la clandestinité séduit de plus en plus, mais sans doute moins par témérité que par nécessité. Cent ans après la Prohibition, n’est-il pas alarmant qu’il faille pasticher Al Capone pour espérer vivre dignement? Est-il véritablement inconcevable d’imaginer, à l’instar par exemple des Espagnols, quelques modalités particulières qui permettraient de doucement, mais officiellement, rouvrir les lieux d’échange et de rencontre? Il est (encore) permis d’en douter mais le gouvernement, faisant passer l’indifférence et le manque de créativité pour de la bienveillante prudence, se complaît manifestement dans la mauvaise foi.

La peur aussi, s’installe progressivement chez moi. Et pourrait-il en être autrement face à la persistance de ces restrictions pourtant dites «d’urgence», par ailleurs imposées de manière non démocratique? Outre les conséquences économiques, dramatiques et effarantes, de ces mesures que l’on ose encore qualifier de «sanitaires», l’impact psychologique de ces confinements en série est violent. Après un an de restrictions sociales, la santé mentale de nombreuses personnes s’effrite, concurrençant en solidité le château de cartes.

Alors qu’il est vain d’espérer résoudre un problème collectif en refusant de s’affronter à la complexité, les décisions prises par les instances politiques depuis le début de la pandémie brillent par leur manque de nuance. Les solutions potentielles ne résident pas dans l’opposition simpliste entre «ouverture totale» et «fermeture totale», pas plus que dans la distinction aberrante entre activités «essentielles» et «non essentielles».

Hier soir, j’ai regardé Le Festin de Babette et, ce soir, nous en discuterons vivement à table. Lorsque l’essentiel devient criminel, ne faut-il pas hausser le ton?


Remerciements: l’autrice remercie Quentin Blyau, le cinéphile sur l’instigation duquel fut réalisé ce voyage en terre danoise.

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