Du pouvoir des mots aux maux du pouvoir, ou quand donc irons-nous voir «Le Frugal» de Molière?


Chronique rédigée par Michel GEVERS (UCLouvain) et Dan VAN RAEMDONCK (ULB/VUB), publiée en primeur sur le site du Soir



Lors du récent sommet de quatre jours consacré à l’élaboration du budget européen et au lancement d’un plan d’aide aux pays les plus ravagés par la crise du Covid-19, toute l’attention médiatique s’est portée sur la position inflexible des pays dits frugaux. Les frugaux sont ces quatre pays (Pays-Bas, Autriche, Suède et Danemark) qui n’ont finalement accepté d’accorder des subsides aux pays du Sud de l’Europe qu’à la condition que ceux-ci continuent, sous leur contrôle pointilleux, à adopter des politiques d’austérité qui ont pourtant fait tant de dégâts.


La Belgique ne s’est pas alignée sur la position intransigeante des pays frugaux, pour des raisons évidentes: c’eût été une manière de torpiller la mission de négociateur de «notre» Charles Michel, Président du Conseil européen. Mais à l’issue de ces interminables négociations, Bart De Wever, qui n’a pas ses mots en poche, a déclaré que «la Belgique aurait dû être plus avare». Le mot était lâché. Qui permet de s’interroger sur l’adoption sans exception par les médias traditionnels du terme frugal pour désigner les pays qui ont fait de l’avarice et du «chacun pour soi» leur cheval de bataille, à l’instar de Donald Trump et des mouvements nationalistes. Le choix de ce mot participe d’un long processus, enclenché sous l’ère de Margaret Thatcher («I want my money back»), qui vise à s’attaquer, à travers la manipulation des mots, aux principes de solidarité qui faisaient partie des discours fondateurs de l’Union Européenne.


Un choix subtil


Il est difficile pour la plupart des pays européens de se déclarer abruptement avares alors même que certains dirigeants parlent encore aujourd’hui des «valeurs européennes», en invoquant sans trop y croire des valeurs d’humanité et de solidarité. Les communicants du néolibéralisme ont donc convoqué le mot frugal plutôt qu’avare. Choix subtil puisque dans la tradition protestante qui prévaut aux Pays-Bas, en Autriche, en Suède et au Danemark la frugalité, qui consiste à se contenter de peu, est considérée comme une vertu. Cette bataille continuelle pour la manipulation des mots nous amènera-t-elle un jour à aller voir «Le Frugal» de Molière?


La fabrication des mots


Car c’est bien à une bataille idéologique que se livre le pouvoir lorsqu’il nous impose des mots qui visent à modifier inconsciemment nos valeurs. Le processus de fabrication des mots s’étend sur la durée, mais la démarche est systématique et agit comme un rouleau compresseur sur notre culture. Ce processus a été longuement étudié par le linguiste et philosophe Noam Chomsky, notamment dans le célèbre ouvrage La Fabrication du consentement (1), rédigé avec Edward Herman. Les auteurs expliquent qu’il s’agit d’une forme de propagande et montrent le rôle capital joué par les médias traditionnels, qui en sont les acteurs à la fois obligés et actifs.


La fabrication des mots que le pouvoir nous impose par médias interposés consiste soit à utiliser des mots édulcorés, voire positifs, pour nommer des concepts qui nous sont a priori rébarbatifs, soit au contraire à utiliser des mots qui servent de repoussoir pour des concepts et des valeurs qu’il s’agit de combattre. La méthode est très ancienne et n’est pas l’apanage du néolibéralisme qui a pris le pouvoir depuis la période de Reagan et Thatcher et qui a, lui aussi, compris l’importance du contrôle des médias de masse. Qu’il suffise de rappeler qu’à la fin du 19e siècle, tous les pays avaient un Ministère de la Guerre, devenu ensuite un Ministère des Armées, aujourd’hui remplacé partout par un Ministère de la Défense, sans que personne ne s’interroge sur la raison de conserver des armées dans un monde où les États ne font plus que se défendre.


Cet exemple illustre le fossé que les communicants parviennent à créer entre les mots et la réalité qu’ils sont censés décrire. Les médias adoptent le plus souvent ces mots sans réserve, et le public se met ainsi à croire à une fiction qui ne représente plus du tout LA réalité–si tant est qu’elle existe et soit dicible de manière objective–, mais une vision de la réalité qu’un certain pouvoir cherche à imposer. Les exemples abondent.


Le «sauvetage» de la Grèce


En 2015, les Grecs ont élu un véritable gouvernement de gauche, une première au sein de l’Union européenne. Dès le lendemain des élections, la troïka (FMI, Commission Européenne, et Banque Centrale Européenne) a menacé le nouveau gouvernement de fermer les banques grecques s’il ne présentait pas dans les 15 jours un plan d’austérité draconien. Le plan qui en a résulté a été appelé plan de sauvetage de la Grèce. À vrai dire, il a consisté à sauver les banques françaises et allemandes qui avaient accordé d’importants emprunts au gouvernement grec précédent. Quant à la Grèce, elle n’a pas été sauvée, mais vendue aux plus offrants. Même les parcs dits publics d’Athènes n’appartiennent plus aux Athéniens. Dans cette orgie de ventes au rabais imposée par la troïka, les Chinois se sont taillé la part du lion en rachetant tout simplement le port d’Athènes. Imaginons que le port d’Anvers, fierté des Sinjoren, appartienne aux Chinois, Bart De Wever n’en étant plus que gérant pour le compte du Parti communiste chinois…


C’est sans doute dans le domaine économique et social que le pouvoir néolibéral a fait preuve de la plus grande créativité. Aujourd’hui, les travailleurs ne travaillent plus; ils collaborent. Le mot «collaborateur» est resté longtemps connoté négativement du fait de la Seconde Guerre mondiale; les personnes accusées de collaboration furent à cette époque souvent incarcérées, voire exécutées. Cela a empêché un réinvestissement positif du terme. Il a donc fallu attendre le départ à la retraite de cette génération pour oser remplacer «travailleur» par «collaborateur». L’idée est sans doute qu’il est plus difficile de se syndiquer contre un patron dont on est collaborateur. Aujourd’hui, le collaborateur n’est donc plus exécuté comme en 1945, mais il s’exécute. Car quel que soit le mot utilisé, le rapport de subordination entre un patron et son collaborateur n’a pas changé.


L’économie dite collaborative


Le sommet de l’art créatif a sans doute été atteint par l’invention du terme «économie collaborative» pour désigner un retour à un modèle économique qui prévalait à la fin du 19e siècle, avant l’invention du contrat de travail et de la sécurité sociale. L’illusion est donnée que les travailleurs de Deliveroo ou d’Uber, qui ne sont payés qu’à la demande pendant la durée de leur course et qui ne bénéficient pas de la sécurité sociale, collaborent les uns avec les autres.


Et qui donc gère les collaborateurs? Le chef du personnel? Non, le directeur des ressources humaines. Car les collaborateurs ne sont plus des travailleurs, ils sont des ressources, au même titre que les bâtiments, les machines, les outils technologiques de l’entreprise, les capitaux. Comme toute ressource, ils ont une valeur marchande.


Dans les entreprises privées, le travail fourni par les travailleurs sert à rémunérer, d’une part, les travailleurs (ce sont les salaires), d’autre part, les actionnaires (ce sont les dividendes). Depuis le début de l’ère néolibérale, la part respective des dividendes a augmenté de 10 % en moyenne dans le monde au détriment des salaires, comme l’ont montré les travaux de Thomas Piketty (2). En Belgique, la part des revenus salariaux dans le secteur privé est passé d’environ 64 % en 1997 à 58 % en 2017; dans le même temps la part des revenus du capital est passée d’environ 36 % à 42 % (3). Comment faire accepter une telle réduction de la part salariale? En présentant le salaire comme une charge, une nuisance qu’il s’agit de réduire. On a donc inventé les termes de charge salariale, et de charges sociales, que les médias traditionnels ont largement adoptés. Osera-t-on un jour la nuisance salariale? À l’inverse, la charge des dividendes ne semble avoir été mentionnée nulle part.


La charge salariale illustre parfaitement que les termes auxquels on nous a habitués ne sont ni naturels, ni neutres. Imagine-t-on une femme dire à son conjoint: «Nous pourrons aller au resto ce soir, chéri, car j’ai touché ma charge»? Le sociologue Mateo Alaluf a superbement illustré la manière dont ces mots chargés d’idéologie se sont imposés dans notre imaginaire collectif dans le seul but de nous faire adhérer aux objectifs de marchandisation de toute notre vie économique, sociale et culturelle (4). Le parcours vers cette marchandisation est déjà largement entamé: le patient devient tout doucement un client de l’hôpital, l’étudiant un client de l’université, la personne âgée un client de la maison de repos. Les hôpitaux, les universités, les maisons de repos se disputent des parts de marché.


Le frugal et l’insoumis


Lorsque le pouvoir est à court d’imagination, il lui reste toujours le mot «moderniser», qui nous est servi à toutes les sauces. On ne dit pas qu’on va détricoter la sécurité sociale; on va la moderniser. Les mots «moderniser» et «modernisation» se retrouvaient 93 fois dans la déclaration gouvernementale du gouvernement Michel. De même les mots «rationalisation» ou «restructuration» en appellent à la raison ou à la cohérence pour cacher un dégraissage ou des plans de licenciement massifs. Mais aujourd’hui, il y a mieux que la modernisation, la rationalisation ou la restructuration: il y a l’optimisation. Ne parlez plus de criminalité financière ou d’évasion fiscale, parlez d’optimisation fiscale.


Ironie du sort, la tête de pont des frugaux au dernier Conseil européen, les Pays-Bas, est un champion de cette optimisation fiscale. Cette activité consiste à proposer aux multinationales des montages financiers qui leur permettent de payer chez soi une fraction de l’impôt qu’elles devraient payer dans les autres États, qui sont dès lors spoliés de ressources financières vitales pour eux. Parmi ces derniers figure l’Italie, accusée par les frugaux de ne pas se soumettre à la rigueur budgétaire. La paille, la poutre, ou quand le comportement mafieux n’est pas là où on le croit… Et voilà que l’on nous rejoue la fable «La Cigale et la Fourmi»: dans «Le Frugal et l’Insoumis», avec inversion des rôles dans le titre, la morale n’est assurément pas du côté de celui qui se prétend vertueux.


Cette contribution ne serait pas complète si l’on n’y évoquait le mot «contribution». Quoi de plus beau que de contribuer au bien commun? Mises au pluriel, les contributions suscitent pourtant la répulsion. «Contributions» se voit contaminé et supplanté par «impôts», «imposition», «taxes», tous termes qui marquent la coercition et… l’imposition par le pouvoir, ce à quoi il faut absolument échapper. Chaque fois qu’il est question de renforcer, voire seulement de maintenir la contribution de ceux qui ont davantage de moyens, de lever un impôt sur la fortune ou de s’attaquer à l’évasion fiscale des très riches, on entend crier à la rage taxatoire qu’il faut fuir comme la peste.


Corseter la vision de la réalité


La fonction la plus communément admise du langage est celle de représentation du monde. Mais il en existe d’autres. Le langage crée et recrée le monde, il agit sur lui (on parle depuis J.L. Austin et son ouvrage How to do Things with Words (5), d’actes de langage). Les détenteurs du pouvoir utilisent le langage pour façonner le monde d’une manière qui corsète la vision de la réalité ainsi imposée et que ne renierait pas la novlangue orwellienne. Le monde de demain sera ce qu’il sera et ce que nous en ferons, mais aussi ce que nous en dirons. Pour pouvoir nous approprier ce monde, il nous faut impérativement nous réapproprier au préalable les mots pour le dire, reprendre le pouvoir sur les termes du récit.




(1) Edward Herman et Noam Chomsky, La Fabrication du consentement: De la propagande médiatique en démocratie (Titre original: Manufacturing consent, 1988), Marseille, Agone, 2008.

(2) Thomas Piketty, Le capital au 21e siècle, Paris, Éditions du Seuil, 2013. Voir aussi https ://wid.world/

(3) Baromètre socio-économique de la FGTB 2019 (source: Banque Nationale de Belgique)

(4) Mateo Alaluf, Contre la pensée molle–Dictionnaire du prêt-à-penser (II), Bruxelles, Couleur Livres, 2014.

(5) John Langshaw Austin, Quand dire, c’est faire (Titre original: How to do Things with Words, 1962), trad. fr. 1970, Paris, rééd. Seuil, coll. «Points essais», 1991.

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