Face au virus, le sale air de la peur


Tribune rédigée par François GEMENNE (ULiège) et Olivier SERVAIS (UCLouvain), publiée en primeur sur le site du Monde



Dans une société divisée, l’absence de délibération démocratique sur le niveau de risque acceptable face à l’épidémie fragilise les mesures de prévention et encourage les absurdes théories complotistes, s’inquiètent, dans une tribune au «Monde», le chercheur en sciences politiques François Gemenne et l’anthropologue Olivier Servais.


Alors que les autorités ont pris, pour lutter contre la deuxième vague de l’épidémie, des mesures très contraignantes qui annoncent elles-mêmes de possibles nouvelles privations de libertés et un cortège de faillites et de difficultés pour de nombreux secteurs et de nombreuses familles, nous craignons que l’absence de consensus sur le niveau de risque acceptable dans la société n’amène de profondes divisions dans son corps social et une ambiance qui, sans mauvais jeu de mots, s’apparente au sale air de la peur.


A cet égard, l'actuelle crise sanitaire rappelle par certains aspects l’accident nucléaire de Fukushima, qui s’est produit il y a bientôt dix ans. De celui-ci, on a surtout retenu les conséquences en termes d’irradiation et de pollution, de pertes économique ou de politiques énergétiques, alors que ses dimensions sociales ont souvent été négligées. Ainsi, une de ses conséquences fut l’augmentation spectaculaire du nombre de divorces, en particulier pour les couples qui étaient parents. La cause en résidait souvent dans une appréhension différente du risque: pour les mères, la priorité était d’assurer la santé de leurs enfants, et de quitter au plus vite les zones contaminées; pour les pères, elle était d’assurer la sécurité financière de la famille, donc de rester pour ne pas perdre leur emploi. Plus largement, les mêmes fractures sont apparues entre ceux qui voulaient partir et ceux qui voulaient rester, ou n’avaient d’autre choix. Entre ceux qui mettaient en doute la parole des autorités quant à la dangerosité des radiations, et ceux qui choisissaient de faire confiance aux relevés officiels.


Le virus n'est pas la radioactivité: il se transmet d’un individu à l’autre. Mais comme celle-ci, il est invisible, se niche partout et suscite toutes les interrogations et controverses quant à sa dangerosité.


Le risque zéro est une chimère, et la vie en société implique certains risques. Les mesures du confinement du printemps avaient été bien acceptées par la population parce qu’elles étaient présentées comme strictement temporaires, avant un retour à la normale–ou à l’anormal, pour les nombreuses personnes qui aspiraient à un «monde d’après». Nous n’avions guère anticipé que le virus serait avec nous pour plusieurs mois, sinon plusieurs années. Et que des mesures que nous pensions temporaires s’installeraient dans la durée, à commencer par des restrictions aux libertés fondamentales. Déjà certains dénoncent une «tyrannie sanitaire», d’autres encore se réfugient dans d’absurdes théories complotistes, tandis que certains accusent les experts «rassuristes» d’être responsables de la seconde vague de l’épidémie et appellent à des mesures plus sévères. Et il est probable, en effet, que d’autres mesures plus drastiques encore soient annoncées en France dans les prochaines semaines.


Nous ne sommes pas épidémiologistes: il ne nous appartient pas de porter un jugement sur la nécessité sanitaire de ces mesures. Mais nous avons beaucoup travaillé sur l’acceptation des risques dans les sociétés humaines, et nous nous interrogeons sur la faible prise en compte de la dimension sociale de ces mesures. Ce qui nous frappe, ici, c’est l’absence de débat démocratique sur le niveau de risque acceptable face au virus. Jamais le Parlement, au cours de l’été, quand c’était possible, n’a véritablement délibéré sur ces questions. Aujourd’hui encore, quel choix auront nos députés, sinon celui d’approuver des mesures décidées au sommet de l’Etat, sur des recommandations d’experts, qui sont parfois divergentes?


Ce que cache cette chape de plomb qui s’abat sur nos sociétés, dans la consternation générale, c’est l’adhésion de plus en plus fragile à des mesures de prévention. C’est l’absence de stratégie de long-terme, les revirements et la cacophonie sur le fond et sur la forme. La communication est devenue opaque.


Mais il y a plus insidieux. Deux tiers des Français, aujourd’hui, ne souhaitent pas que les frontières rouvrent une fois la crise terminée. Plusieurs entreprises ont déjà renoncé à l’idée de fournir un lieu de travail commun à leurs salariés, et on peut imaginer que certaines universités, demain, pourraient prendre le même chemin pour réduire les coûts. Un état d’urgence pourrait s’installer dans la durée, avec les privations de libertés qu’il charrie. Et il est à craindre que ce ne soient à nouveau les générations futures qui paient la facture de toutes ces mesures.


Face au virus, il ne suffit pas de porter le masque, d’appliquer les gestes-barrières et d’isoler les citoyens en les renvoyant à eux-mêmes, et encore moins de faire des plus jeunes des boucs émissaires responsables de la contagion. Au contraire, il faut plutôt penser la complexité, débattre et écouter, pour trouver un point d’équilibre entre les différents enjeux et l’ensemble des coûts. Et c’est précisément cette réflexivité qui fait cruellement défaut, et cède souvent la place à une peur démesurée et tout aussi virale.


Contrairement à la radioactivité, le virus est contagieux. Et c’est dans une société déjà meurtrie et divisée, où les mesures de prévention seraient considérées comme illégitimes et donc peu respectées, qu’il progressera le plus. Il est utile de rappeler aussi que le refinancement des hôpitaux et du système de santé constitue le meilleur antidote à de futures crises sanitaires. Car la vraie crise se loge là, dans une série d’incapacités: à gérer et à anticiper, à protéger les plus vulnérables, à prendre des mesures ciblées en fonction de leur efficacité. En attendant, la réaction de panique offerte par certains gouvernants face au virus ouvre une période sombre. Les injonctions–souvent incohérentes ou contradictoires–se multiplient et deviennent inaudibles. A ce rythme, nous aurons bientôt perdu beaucoup de nos libertés, sans gagner pour autant la lutte contre l’épidémie. Au contraire, c’est en libérant nos démocraties de la chape de l’état d’urgence et de l’imaginaire de guerre que nous remporterons l’adhésion aux mesures de prévention, sur le long terme. Chacun aura une appréciation différente de l’urgence à laquelle nous sommes confrontés, et donc un degré d’adhésion différent aux mesures sanitaires. Mais si ces mesures sont le fruit d’une délibération démocratique sur le niveau de risque que nous sommes prêts à tolérer collectivement, plutôt qu’une obligation dictée par l’état d’urgence, alors non seulement elles seront mieux respectées, mais elles permettront aussi de dégager les voies d’une atténuation de l’épidémie psycho-sociale qui s’annonce.

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