Informer le public et générer une confiance envers les experts et les autorités



Contribution signée Louise-Amélie Cougnon (UCLouvain), Bernard Hanseeuw (Cliniques Universitaires Saint-Luc/UCLouvain), Alexandre Heeren (FNRS/UCLouvain) et Grégoire Lits (UCLouvain).



Objectif déconfinement à atteindre


1. Générer l’adhésion du public aux mesures prises sur le long terme. 2. Maintenir la confiance dans les experts et les autorités sur le long terme. 3. Identifier les différences de perceptions du déconfinement chez les publics jeunes/âgés et chez les professionnels de la santé/grand public. 4. Susciter l’acceptabilité sociale de tous autour de la vaccination.


Problèmes posés par l'épidémie, le lock-down et le déconfinement


Un des aspects centraux de la gestion de l’épidémie de covid-19 et du déconfinement est la capacité des experts scientifiques (virologues, épidémiologistes) et du gouvernement à transmettre efficacement des informations précises, à générer de l’acceptation sociale des mesures et à conserver la confiance du public.

L’information auprès du public constitue la base des perceptions qu’il aura des risques de l’épidémie et jouera un rôle décisif dans les comportements que chacun adoptera pour participer à l’effort commun. Le choix de cette information est donc primordial, d’autant que de nombreux chercheurs ont montré la place centrale qu’occupent les médias sociaux dans la gestion informative des crises, y compris sanitaires (e.g. Sharma et al. 2017). On sait aujourd’hui que la communication des autorités au travers des médias sociaux doit se penser minutieusement car elle peut notamment amplifier ou démonter la communication officielle (Thiry et al. 2018).

Notre contribution vise à pointer certaines difficultés liées au processus d’information sur base de la littérature scientifique issue des champs des sciences de la communication, de la psychologie cognitive et des neurosciences. Elle s’appuie sur les théories du «Public Understanding of Science», de «l’Amplification sociale des risques» ainsi que sur des modèles issus de la psychologie cognitive et des neurosciences affectives, de l’impact de situations dites d’incertitude et de menace potentielle sur le traitement cognitif de l’information. Différentes recherches (par ex. Lits 2013) montrent qu’il est efficace de mobiliser des experts en psychologie et sciences sociales le plus tôt possible dans le processus de création de confiance de la population envers les experts d’une situation de crise (1).

Cette contribution repose également sur une enquête quantitative exploratoire (N= 2815) menée en Belgique francophone entre le 30 mars et le 10 avril par les auteurs de cette note, et qui porte sur la perception du covid-19, la confiance dans différentes sources d’information, les relations entre ces variables et l’anxiété ressentie durant le confinement.


Communiquer des contenus scientifiques en situation de crise et d'incertitude


L’absence de compréhension ou d’intégration en mémoire de connaissances scientifiques nouvelles par le grand public est généralement analysée comme le résultat d’un manque d’information ou de compréhension (modèle dit du déficit d’information). La solution envisagée par les experts devant communiquer est alors d’adopter une démarche pédagogique et de vulgarisation. Cela passe généralement par l’explication de notions scientifiques (R0, pic d’épidémie, aplatissement de courbe…) au travers des médias.

De nombreuses recherches menées depuis les années 1990 (Jasanoff 1994; Wynne 1992), portant sur différentes catastrophes sanitaires (Tchernobyl, Bhopal…), montrent clairement que ce modèle du «déficit d’information» ne fonctionne pas. La vulgarisation et la pédagogie ne suffisent pas à générer l’adhésion de certains publics aux faits scientifiques. Cela est renforcé dans les situations de grande incertitude scientifique. De nombreuses études expérimentales en psychologie cognitive et en neurosciences affectives ont d’ailleurs indiqué un effet délétère de situations d’incertitudes ou de menaces potentielles sur le traitement cognitif de l’information (FeldmanHall & Shenhav 2019; Yoshida & Ishii 2006). Les modèles neurocognitifs de l’apprentissage insistent sur la nécessité que les nouvelles informations communiquées ne soient pas simplement assimilées par le public mais bien intégrées afin que les structures d’ensemble de représentation en mémoire soient modifiées pour s’ajuster aux données nouvelles. D’autres recherches (Pidgeon et al. 2003) se sont concentrées sur le différentiel de perception des risques entre les experts et le grand public et montrent que ceux-ci n’utilisent pas les mêmes cadres de références pour comprendre les risques et que les médias et la communication jouent un rôle important d’amplification ou d’atténuation des risques perçus par le public.

Ces courants de recherche parviennent à des conclusions proches:

1. La ressource principale facilitant la transmission d’une information par des experts n’est pas la qualité de la science qu’ils mobilisent, ni sa qualité pédagogique, mais bien la confiance que le public va accorder à la source. Un risque sur le long terme est que la source d’information (expert ou gouvernement) soit discréditée ou perde la confiance du public.

2. La communication doit être bidirectionnelle et pas uniquement top-down (modèle du déficit). Les experts doivent prendre en compte le cadre d’analyse des risques des différents groupes sociaux dans leur communication et comprendre les aspects sociaux de l’épidémie.


3. Il est primordial d’impliquer le public (par différents mécanismes de participation citoyenne) dans la production des savoirs autour de la crise. Cela permet de:


  • Accroitre la confiance dans les sources d’information

  • Identifier et réduire les incertitudes scientifiques et sociales qui entourent le problème (Callon et al. 2001)

  • Créer une acceptation sociale durable des décisions prises (FSC 2015; OMS 2017).

Cette approche, centrée sur la construction de confiance dans la durée, est également celle qui est prônée par l’OMS dans le cadre la lutte contre les mouvements actuels anti-vaccination dans le monde. Elle propose la mise en place de stratégies de communication et des «trust-building activities» (OMS 2017) qui pourraient être mises en œuvre dans le cadre du déconfinement.


Perception des épidémies par le grand public: SIDA, Ebola, MRSA, SARS, H1N1, Covid-19

De nombreuses études ont étudié la médiatisation, la compréhension et la perception des épidémies par le grand public. Nous pouvons en retenir certaines conclusions intéressantes:

1. Les épidémies constituent un type particulier de risque particulièrement médiatisé. La réponse du public à cette médiatisation présente un pattern régulier: «distancing-blame-stigma» (Joffe 2011). Les individus ont d’abord tendance à s’exclure des groupes à risque, ensuite à blâmer des individus ou groupes sociaux responsables de la propagation (étrangers, homosexuels dans le cas du SIDA…), et finalement, à stigmatiser certaines catégories de personnes. La seule exception à ce pattern est l’épidémie de grippe H1N1. Elle peut être expliquée par le niveau d’anxiété très faible de la population. Notre étude vise à comprendre l’association entre le niveau d’anxiété ressentie durant le confinement et le pattern distancing-blaming-stigma. Nos analyses permettront de savoir si ce pattern caractérise la compréhension de l’épidémie par le public belge.

2. Les épidémies sont sujettes à une dramatisation médiatique (Wagner-Egger et al. 2001) dans laquelle les personnages principaux de l’action sont des acteurs collectifs et non des individus. Le public percevrait donc la lutte contre l’épidémie comme étant la responsabilité d’acteurs collectifs (l’État, les experts…) et non comme une responsabilité individuelle. La perception de ces acteurs collectifs comme «héros», «vilain» (entreprises, pays étrangers) ou «victime» aura un impact fort sur les attentes et l’engagement des individus dans les mesures. La confiance envers les autorités et les experts peut varier au cours du temps en fonction du rôle joué de ce récit médiatique.


3. La confiance constitue aussi un bon prédicateur de la compliance aux mesures imposées par les autorités et de l’acceptabilité de la vaccination pour lutter contre l’épidémie (Gilles et al. 2011). Notre étude montre que les participants de 46 ans et plus (n=1245) se sentent davantage menacés par l’épidémie, et moins gênés par le confinement que les participants de 45 ans et moins (n=1570). La confiance dans les décisions gouvernementales et la légitimité des experts est aussi davantage présente dans la population âgée que parmi les plus jeunes. Ces résultats sont accentués lorsque seuls les participants de plus de 65 ans sont considérés (n=412).


Recommandations


Objectifs à atteindre


  • Développer une stratégie de communication médiatique sur le très long terme (2 ans).

  • Renforcer la confiance dans les acteurs gouvernementaux et experts et prévenir l’érosion de la confiance sur le long terme (une perte de confiance est presque irrémédiable).

  • Gérer le problème de la diminution d’intérêts des médias sur le long terme.

  • Prévenir l’apparition d’un schème de perception distancing-blame-stigma.

  • Parvenir à équilibrer dans les médias, entre acteurs collectifs institutionnels et individus, la responsabilité de la lutte contre l’épidémie.


Outils pour atteindre ces objectifs


Confier à la Fondation Roi Baudouin l’organisation d’un dispositif participatif de jury citoyen visant:

  1. La construction de confiance

  2. La création de connaissances sur les aspects médicaux et sociaux de l’épidémie

  3. La transparence des décisions prises et des informations disponibles.


Prévoir un dispositif de création de confiance et d’acceptabilité sociale autour de la vaccination de la population, notamment via la mise en place précoce d’un dispositif participatif et le recours précoce à l’engagement d’experts en psychologie et sciences sociales.


Mettre en place un suivi et une méthode de compréhension des différences de perception des risques liés à l’épidémie entre experts, médecins et public, ainsi que de la confiance envers les différents acteurs (héros, vilain, victime) de la crise.


Adapter la communication à la population visée. Une évaluation des risques et bénéfices liés à un déconfinement par tranche d’âge doit autant considérer les risques médicaux liés à ces populations que la pénibilité des mesures de confinement.


(1) Ces résultats de recherche sont à ce point établis que l’industrie nucléaire de l’OCDE les applique pour le développement de ses nouveaux projets industriels à risque. Un comité spécial de la Nuclear Energy Agency, le Forum for Stakeholders Confidence, rassemble l’expertise sur ces questions.


Références


Callon M, Lascoumes P. et Barthe Y., 2001, Agir dans un monde incertain, Paris, Seuil. FeldmanHall O., and Amitai S., 2019, «Resolving uncertainty in a social world.» Nature human behavior, 3 (5) p. 426-435. FSC, 2005, Fostering a Durable Relationship between a Waste Management Facility and its Host Community, NEA, OCDE. Gilles I. et al., 2011, «Trust in medical organizations predicts pandemic (H1N1) 2009 vaccination behavior and perceived efficacy of protection measures in the Swiss public», European Journal of Epidemiology, 26 (3) p. 203-210. Jasanoff S., 1994, Learning from disaster: risk management after Bhopal, University of Pennsylvania Press.

Joffe H., 2011, «Public apprehension of emerging infectious diseases: are changes afoot?», Public Understanding of Science, 20 (4) p. 446-460.

Lits G., 2013, «Analyse du rôle des chercheurs en sciences sociales dans la gestion des déchets radioactifs », VertigO, 13 (2) online.

OMS, 2017, Vaccination and trust—How concerns arise and the role of communication in mitigating crises, World Health Organization.

Pidgeon N., et al., 2003, The Social Amplification of Risk, Cambridge University Press.

Sharma M., et al., 2017, «Zika Virus Pandemic-analysis of Facebook as a Social Media Health Information Platform», American Journal of Infection Control, 45 (3) p. 301-302.

Thiry A., Zwetkoff C., Fallon, C., 2018, «Le recours aux médias sociaux: quels changements dans la gestion de crise?» In Brunet S. et al. (éds), Risques, planification d’urgence et gestion de crise, La Charte, Bruxelles, p. 245-266.

Yoshida, W., Ishii, S., 2006, «Resolution of uncertainty in prefrontal cortex», Neuron, 50 (5) p. 781-9.

Wagner-Egger P. et al., 2011, «Lay perceptions of collectives at the outbreak of the H1N1 epidemic: heroes, villains and victims», Public Understanding of Science, 20 (4) p. 461-476.

Wynne B., 1992, «Misunderstood misunderstanding: social identities and public uptake of science», Public Understanding of Science, 1 (3) p. 281-304.

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