L’écologie au service de l’économie: focus sur l’agriculture, ici et maintenant


Chronique rédigée par Caroline NIEBERDING* (UCLouvain), publiée en primeur sur le site du Soir



La pandémie actuelle a au moins une qualité, celle d’ouvrir les yeux à un plus grand nombre de personnes sur notre dépendance au milieu naturel. Les présidents du rapport global de 2019 de l’IPBES, le Giec des biologistes, commencent en effet leur article du 27 avril 2020 sur le lien entre Covid-19 et la crise de la biodiversité par: «Une seule espèce est responsable de la pandémie de COVID-19: la nôtre» (1). Un an plus tôt, l’IPBES titrait qu’un million d’espèces sont amenées à disparaître dans les prochaines décennies si nous ne changeons pas radicalement notre mode de consommation des ressources naturelles (2). Mais comment s’inquiéter de l’extermination de 10 % de toutes les espèces sur terre (3) si on continue à croire, erronément, que l’écologie nuit à l’économie?


Effet «pare-brise»

Prenons le cas de l’agriculture, un secteur indispensable à notre survie. L’agriculture industrielle–pas les agriculteurs, entendons-nous, mais les méthodes agricoles qu’on leur enjoint de pratiquer–est responsable de l’essentiel de la crise de biodiversité en Europe, notamment de la disparition plus de 50 % de nos insectes ces 30 dernières années (4). Elle bénéficie pourtant chaque année d’environ 35 milliards d’euros d’aide financière, soit près de 25 % du budget total de l’union européenne (5). C’est l’effet «pare-brise»: tout Belge de plus de 40 ans peut raconter aux jeunes qu’avant, quand on prenait la voiture vers le sud de la France, il fallait nettoyer les pare-brise plusieurs fois pendant le trajet car ils étaient couverts d’insectes.

Des oiseaux silencieux

Si vous êtes plus jeune, allez écouter le «son silencieux de l’extinction» associé à la disparition des oiseaux ces dernières décennies (6). Eh oui, il n’y a quasi plus d’insectes, et donc d’oiseaux. Est-ce un problème pour notre économie? Malheureusement oui, car les insectes pollinisent nos cultures, et les pertes financières dues à l’extermination des insectes sont chiffrées entre 235 à 677 milliards de dollars US par an au niveau mondial (2). Conclusion: protéger notre environnement nous permet de faire fonctionner un pan vital de l’économie: la production agricole. Afin d’éviter ces coûts colossaux, et les risques d’instabilité alimentaire qui en découlent, il est donc central de rendre l’agriculture européenne compatible avec la restauration de notre biodiversité. Comment le faire efficacement et rapidement? En réorganisant massivement son financement.

Une conjonction propice…

La bonne nouvelle est que c’est à la fois facile et le bon moment pour changer notre mode de production agricole. En effet, la Politique Agricole Commune (PAC) qui régit les aides agricoles en Europe depuis 1962 est justement en cours de renégociation cette année. En 2020 aussi a lieu la renégociation des vingt «objectifs Aichi» qui formaient le plan stratégique des Nations Unies pour la diversité biologique depuis 2011. L’objectif 3 stipule: «D’ici à 2020 au plus tard, les incitations, y compris les subventions néfastes pour la diversité biologique, sont éliminées, réduites progressivement ou réformées, afin de réduire au minimum ou d’éviter les impacts défavorables» tandis que l’objectif 7 indique: «D’ici à 2020, les zones consacrées à l’agriculture, l’aquaculture et la sylviculture sont gérées d’une manière durable, afin d’assurer la conservation de la diversité biologique» (7). On pourrait penser que tout s’annonce bien grâce à cette conjonction propice, et à l’annonce en décembre 2019 du European Green Deal par la nouvelle (et première femme) présidente de la Commission européenne, Mme Ursula von der Leyen.

… mais une biodiversité toujours mise à mal

Hélas, les belles promesses ne sont pas (encore) suivies de beaux actes. D’abord, les objectifs Aichi n’ont abouti à rien de concret, en Belgique ou ailleurs. La nouvelle PAC telle qu’elle est proposée fait moins pour soutenir financièrement une agriculture compatible avec la biodiversité que précédemment. Au point que plus de 3.600 écologistes professionnels européens ont signé un article critique de la nouvelle PAC 8. Ils proposent dix changements pour la rendre enfin compatible avec la protection de nos flore et faune sauvages européennes (8). Il est en effet démontré en science écologique que les mesures les plus coûteuses actuellement de la PAC ne protègent pas la biodiversité et que les mesures les plus efficaces de protection sont les moins soutenues financièrement: environ 790 euros/ha sont distribués pour des mesures inutiles, tandis que les zones de haute diversité biologiques comme Natura 2000 bénéficient de 25 euros/ha d’aide (8). C’est pourtant dans ces réserves que subsistent encore, temporairement, le reste de nos insectes pollinisateurs. En pratique on peut améliorer drastiquement la situation simplement en attribuant le soutien financier non pas sur base du nombre d’hectares cultivés, mais sur base du nombre d’emplois par exploitation. En effet, l’agriculture industrielle (monocultures et intrants) nécessite nettement moins de main-d’œuvre que les pratiques agroécologiques reposant sur la diversification et l’association des cultures.

Revoir les modes de subvention

Les subventions devraient donc être réorientées vers les agriculteurs qui pratiquent une agriculture durable, et tous les agriculteurs être accompagnés dans cette transition grâce à une consultance gratuite pour les dossiers de financement, et une simplification drastique des procédures d’octroi des subventions. Bien que plus intensives en main-d’œuvre et donc moins compétitives sur les marchés, ces pratiques agricoles durables sur de petites surfaces maintiennent la qualité de nos sols et préservent nos nappes phréatiques, tout en entretenant l’agrobiodiversité. Un tel financement arrêterait l’augmentation des surfaces agricoles, qui a été de près de 30 % ces dernières années pour atteindre une surface moyenne de 50 ha par exploitation (9). Subventionner plutôt de plus petites surfaces agricoles, associées à une plus grande diversité de cultures, une plus grande main-d’œuvre et une réduction des intrants, augmentera donc à la fois la diversité biologique de nos paysages, et le nombre d’emplois. Économie réelle et écologie seront en mode gagnant-gagnant.


Jouer les bonnes cartes

Il est donc urgent d’agir. Et nous avons toutes les cartes en main. D’abord et principalement, par le travail d’expertise réalisé, depuis des décennies, par des expérimentateurs sur le terrain (10) et des intellectuels de premier plan comme par exemple, l’écologue Teja Tscharntkte (11) qui documente depuis 30 ans les effets de différents modes de production agricole sur la biodiversité; ou encore le juriste belge Olivier de Schutter, coprésident du Panel international d’experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES-food), qui a récemment synthétisé les étapes de la rénovation de notre système agricole (12).

Envisager l’action en justice

Comment motiver notre gouvernement belge et la Commission européenne à entrer en action? Poursuivre la Belgique et l’Union européenne au tribunal est possible. Aux Pays-Bas, la Fondation Urgenda a pu faire condamner le gouvernement néerlandais et le contraindre à accélérer l’adoption de mesures visant à l’atténuation du changement climatique, amenant à l’adoption d’un plan de 3 milliards d’euros en avril dernier pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de 25 % en 2020 par rapport au niveau d’émission de 1990 (13). Il s’agit de la plus grande victoire contre la crise climatique à ce jour, donnant de l’espoir à une «Affaire Climat» similaire en cours en Belgique et soutenue par 60.000 Belges (14). La Commission européenne et le gouvernement belge pourraient de même être poursuivis sur base du fait que les pratiques agricoles soutenues par la PAC exterminent notre biodiversité, et donc, à terme, notre sécurité alimentaire.

Soutenir le collectif par l’effort individuel

L’action collective peut avoir des impacts majeurs, mais il est aussi possible, et efficace, d’agir à l’échelle individuelle, comme l’a montré la convergence des témoignages de 250 scientifiques belges au sein de l’initiative «We Change For Life» en 2019 (15). Un changement de comportement simple qui permet à la fois de limiter la crise climatique, de réduire la pression sur nos environnements naturels, et, bingo, de vivre aussi plus longtemps: manger beaucoup moins de viande que la moyenne actuelle de 130 g par jour et par Belge, ce qui est validé par l’ensemble des médecins au niveau mondial depuis 2019 (16). En Wallonie, moins de 10 % des céréales produites sur nos terres sont destinées à être mangées par des humains, alors que presque 50 % servent à nourrir le bétail (17). Et donc, manger local, de saison et autant que possible végétarien nous permet de soutenir à la fois notre santé, l’emploi local et de rendre beaucoup de surface à notre biodiversité. Pourtant, l’Europe signe ce 20 avril 2020 un accord avec le Mexique pour importer 20.000 tonnes supplémentaires de bœuf mexicain, en pleine crise sanitaire (18): «green deal»?

Investir dans l’avenir

La pandémie a sans aucun doute une seconde qualité: celle de démontrer la capacité d’action forte des responsables politiques, notamment face à un risque vital. Réformer la PAC devrait être moins difficile que de confiner des dizaines de millions de personnes pendant 2 mois, mais devrait être aussi urgent car notre santé est aussi en jeu (16). Une action nationale a été lancée en Belgique ce 22 mai par tous les acteurs gouvernementaux, académiques et du monde associatif pour sensibiliser les Belges à notre dépendance à la Nature. Il n’y a pas à choisir entre écologie et économie. Un système économique qui surexploite les ressources que fournit la planète et qui produit des déchets qui excèdent la capacité d’absorption des écosystèmes est voué, à terme, à s’effondrer. La bonne économie est celle qui prend en compte les limites planétaires, et qui voit dans l’action pour le climat et la biodiversité non pas un coût, mais à la fois une assurance contre ce risque, et un investissement dans l’avenir.

*Caroline Nieberding est responsable du laboratoire d’Ecologie évolutive et génétique, Institut des Sciences de la Vie et de la Terre. (1) - (18): toutes les notes numérotées de 1 à 18 sont disponibles sur https://nieberdinglab.be/press/

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