L’inégalité n’est que le symptôme d’un problème bien plus grave: la précarité


Chronique rédigée par Albena AZMANOVA (Brussels School of International Studies de University of Kent), publiée en primeur sur le site du Soir



Inégalités flagrantes vs fragilités invisibles

La croissance des inégalités était au centre de l’actualité avant la pandémie de Covid-19. Celle-ci a encore gagné en importance: «L’augmentation de la richesse de 10 hommes pendant la pandémie permettrait d’acheter des vaccins pour tous» (selon un récent rapport d’Oxfam). Il ne fait aucun doute que la crise sanitaire et le confinement ont affecté de la pire manière les travailleurs peu qualifiés et leur appauvrissement devrait nous inquiéter tous. Et pourtant, notre fixation sur les inégalités occulte un problème plus grave, celui de la précarité: l’insécurité économique généralisée qui, ces dernières années, a fini par toucher bien plus largement ceux que Guy Standing a appelés «le précariat»–ceux qui occupent des emplois précaires et mal payés. Bien avant la pandémie, la «maladie sociale» de la précarité avait touché presque tout le monde, indépendamment de la profession, de la classe sociale, de l’éducation, du sexe et même des revenus. Elle affecte la manière dont nous faisons face à la pandémie, combattons la pauvreté, soutenons la transition verte ou encore traitons les migrants. Examinons donc de plus près ce nouveau phénomène: la précarité généralisée et massive.


Le coupable: la soumission à la compétitivité

Elle est née de l’exposition accrue des sociétés aux pressions concurrentielles des marchés mondialement intégrés à la fin du XXe siècle, en particulier à la concurrence de pays disposant d’une main-d’œuvre bon marché comme la Chine. Afin de garantir la compétitivité des économies nationales sur le marché mondial, les élites politiques de centre-droit et de centre-gauche ont entrepris deux séries de réformes. D’une part, la libéralisation des marchés du travail a réduit la sécurité de l’emploi, ce qui a donné aux entreprises la flexibilité dont elles avaient besoin pour être compétitives au niveau mondial. D’autre part, dans leur concurrence pour maintenir les entreprises dans leurs juridictions nationales, les États ont réduit l’impôt sur les sociétés, ce qui les a, en contrepartie, entraînés à réduire les dépenses dans les services publics tels que les soins de santé (l’accord entre Apple et le gouvernement Irlandais est un exemple extrême d’une pratique générale). Les politiques d’austérité avec lesquelles les gouvernements ont fait face à l’effondrement financier de 2008 ont renforcé ces orientations et pratiques et ont aggravé leur impact social. Cela a alimenté deux trajectoires de précarité généralisée.


Premièrement, nos sociétés sont devenues plus fragiles parce que le secteur public s’est réduit et que l’autorité publique a transféré sa responsabilité pour le bien commun aux individus et aux marchés. Une parfaite illustration de ce problème est la tentative ratée de la Commission Européenne de poursuivre l’idée qu’elle avait eue en 2017 de développer un vaccin contre des agents pathogènes comme le coronavirus dans le cadre de l’Innovative Medicine Initiative–un partenariat public-privé entre l’Union Européenne et la Fédération Européenne des Industries et Associations Pharmaceutiques, dont la fonction est de financer la recherche et l’innovation en matière de santé. Les sociétés pharmaceutiques ont rejeté l’idée comme étant non rentable et le projet a été abandonné. On peut s’attendre à ce qu’un acteur économique comme une société pharmaceutique soit animé par des considérations de profit; mais la Commission Européenne, en tant que bras exécutif de l’Union Européenne, est une autorité publique qui a le devoir de préserver le bien-être public. Elle a adopté la logique du marché au détriment du bien commun.


Deuxièmement, l’exposition à la concurrence mondiale a accru la pression au travail pour tous, y compris sur les travailleurs hautement qualifiés; rappelons la vague des suicides chez France Télécom. L’insécurité de l’emploi est la raison pour laquelle ceux qui ont un «bon emploi» ont peur de quitter ou de ralentir la course folle, même s’ils apprécient les loisirs et la vie de famille. Alors que la précarité des pauvres s’exprime par l’endettement et l’appauvrissement, celle des ‘privilégiés’ se traduit par une épidémie de troubles mentaux tels que le burn-out, ainsi qu’un taux de divorce plus élevé.

C’est précisément parce que nous ne pouvons plus compter sur un secteur public solide et un filet de sécurité sociale que les ressources personnelles deviennent si importantes–d’où notre obsession pour les inégalités. En ce sens, le souci pour l’inégalité est un symptôme de la précarité: le fait de posséder des moyens financiers devient extrêmement important lorsque l’aide publique est déficiente. Mais quel que soit le niveau d’égalité que nos sociétés atteignent, sans un secteur public solide nous resterons précaires. Personne ne sera jamais assez riche (sauf peut-être les 1 % les plus riches) pour se procurer des soins de santé de bonne qualité, car cela nécessite un investissement énorme dans la recherche médicale et le déploiement de capacités à long terme.

La précarité à l’origine des principales pathologies sociales

La précarité est la raison pour laquelle nos sociétés riches et scientifiquement puissantes ont des difficultés aussi étonnantes à faire face à la pandémie. La précarité a également été la raison de la recrudescence des mouvements anti-establishment–qui ont commencé à se mobiliser, beaucoup l’oublient, non pas après la crise économique de 2008 mais bien avant, au cours des années 1990. À cette époque, des partis et mouvements inhabituels ont gagné en popularité, comme la liste Pim Fortuyn aux Pays-Bas et ATTAC en France.

Le dénominateur commun de ces formations idéologiquement très diverses était la recherche d’une protection sociale dans un contexte marqué par la précarité économique et politique. C’est à cette époque que le soutien électoral du Front National, parti d’extrême droite français, a rapidement augmenté, tandis que le parti troquait sa position libérale contre des appels à la protection sociale. Comme je l’ai déjà expliqué ailleurs, ces insurrections anti-establishment (souvent qualifiées de «populisme») expriment en fait un programme bien spécifique d’ordre et de sécurité comportant quatre éléments: des préoccupations concernant l’insécurité physique, l’éloignement culturel, le désordre politique et l’insécurité économique. Si les années 1990 ont été la décennie la plus prospère du XXe siècle en termes de croissance économique, c’est aussi l’époque où l’impact social de la combinaison néolibérale des marchés libres et des économies ouvertes et mondialisées est devenu tangible. Pourtant, si l’attention portée aux inégalités augmente, celle portée à la précarité reste marginale. Pourquoi? Probablement parce que l’inégalité peut être mesurée et rapportée en termes frappants: «les 1 % les plus riches du monde possèdent 44 % des richesses mondiales». La précarité, quant à elle, est intangible. Même la gauche ignore ainsi le plus grave dommage social de notre époque.

L’erreur de diagnostic de la gauche

Prenons l’exemple d’une proposition qui a gagné beaucoup de popularité et qui est représentative de la pensée dominante de la gauche–le projet de «socialisme participatif» que l’éminent économiste français Thomas Piketty a avancé. Ce projet repose sur deux piliers de réforme sociale progressiste. Le premier pilier est une redistribution radicale des riches vers les pauvres, qui s’appuie sur l’impôt sur le revenu et sur la fortune. L’impôt sur la fortune doit permettre de financer une dotation en capital de 120 000 euros que chaque personne doit recevoir à l’âge de 25 ans. Le deuxième pilier du projet est une participation accrue des travailleurs à la gestion des entreprises, par exemple en leur attribuant la moitié des sièges au conseil d’administration des grandes entreprises.

Des propositions comme celles-là, qui prônent une redistribution spectaculaire de la richesse et du pouvoir des riches vers les pauvres, du capital vers le travail, sont maintenant préconisées comme une forme d’opposition radicale au capitalisme néolibéral. Cependant, l’écart par rapport à la convention néolibérale n’est qu’apparent. Penser en termes d’inégalités, c’est s’engager dans une logique de comparaison entre les individus et cela présente l’idée de justice sociale en termes individualistes–comme une question de circonstances personnelles, de richesse privée. Une telle focalisation sur les circonstances individuelles est une marque de fabrique de la mentalité néolibérale. Cela élimine la notion de bien-être collectif qui a toujours été fondamentale dans le projet socialiste, qui a épousé l’idée d’une économie solidaire sans mettre l’accent ni sur l’égalité ni sur la prospérité. L’égalité dans la prospérité n’est pas une idée socialiste; la solidarité dans le bien-être l’est. Il est bon de rappeler que Karl Marx ne prônait pas l’égalité économique (il était en fait critique à l’égard des propositions d’égalité salariale en son temps). Dans le communisme, la formule de répartition que Marx préconise n’est pas l’égalité, mais le principe «de chacun selon ses capacités», à «chacun selon ses besoins». Il convient également de rappeler que les régimes totalitaires d’Europe de l’Est ont créé des sociétés égalitaires mais certainement pas solidaires, car la combinaison entre un pouvoir politique discrétionnaire et une économie mal gouvernée a créé une atmosphère de méfiance mutuelle et de concurrence pour des ressources rares.

De même, l’augmentation de la représentation des travailleurs dans les conseils d’administration des entreprises ne résoudrait pas grand-chose. Dans un contexte d’intégration mondiale des marchés, même les entreprises d’État ou les entreprises détenues par les travailleurs se comporteraient comme des acteurs capitalistes à la recherche du profit (pensons à la Chine). Il n’y a aucune raison de croire que l’implication des travailleurs dans la gestion de leurs entreprises les motiverait à renoncer à leur intérêt économique immédiat, qui est de maintenir la compétitivité et la rentabilité mondiale de leurs entreprises. Dans le contexte de mondialisation, cet engagement de compétitivité dans la recherche du profit ne dépend pas de la forme de propriété des moyens de production. (Par exemple, Huawei a un bilan désastreux en matière de droits des travailleurs bien qu’il soit détenu par ses employés). Mais c’est la source des effets négatifs que l’on connaît bien: l’auto-exploitation, le mauvais équilibre entre vie professionnelle et vie privée, les troubles de santé mentale, et les pratiques économiques extractives qui détruisent l’écosystème.

De telles propositions, devenues à la mode dans les mouvements de gauche, reposent sur une grave erreur de diagnostic. Elles nous donnent l’impression d’être du bon côté de l’histoire, mais ne font que renforcer le système actuel, avec son obsession pour le profit au détriment du bien-être personnel, de la santé publique et de la durabilité environnementale. Curieusement, les appels des partis de gauche à lutter contre les inégalités ne se sont pas traduits par des gains électoraux. C’est probablement parce que la plupart des travailleurs ne se soucient pas tellement des inégalités, que beaucoup admirent les riches, et que la majorité d’entre eux souffrent de l’insécurité de leurs moyens d’existence, mais pas du fait que d’autres en ont plus qu’eux.

La solution? Lutter contre la précarité en éliminant sa source: la priorité politique consistant à vouloir être compétitif dans une économie mondiale conçue comme un immense marché libre. Lutter contre la précarité en construisant les biens communs–un système de protection sociale solide, et pas seulement un maigre «filet de sécurité». Si cette pandémie ne nous a pas fait voir cette vérité, peut-être que la prochaine le fera.

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