La culture à l'heure du (dé)confinement

Updated: May 15



Contribution signée Vincent Engel (UCLouvain) et Frédéric Young (INSAS)


Terrain et problématique du secteur culturel


Dès les années trente, la culture (comme l’éducation) connaît une régionalisation progressive, qui ne fera que s’accentuer avec le temps. Elle sera une des deux premières matières régionalisées.

Depuis, elle est gérée par différents niveaux de pouvoir sans aucune concertation.

La Communauté (FWB) a la main et le plus de pouvoir sur la gestion culturelle. Historiquement, cette gestion a été marquée par une approche politique assimilant culture et bourgeoisie. Il fallait donc mettre en œuvre une politique culturelle publique favorisant une contre-culture émancipatrice.


Traditionnellement, l’action du pouvoir subsidiant est triple: 1° financement des beaux-arts (tous secteurs) par des aides directes. 2° Démocratisation de la culture; dès la loi de 1921 instituant les bibliothèques publiques, il s’agit d’amener la culture au plus grand nombre. On va ainsi créer les bibliothèques, les centres culturels et, plus tard, le Théâtre National. 3° À partir de 1965 et dans la foulée de ce mouvement «anti-bourgeois», on va privilégier la «démocratie culturelle» et «l’éducation permanente». Grâce à la logique belge des piliers (surtout chrétien et socialiste), l’éducation permanente va accaparer la plus grosse part du budget, après celui de la RTBF. Cela va conduire progressivement à la marginalisation du premier champ d’action (les beaux-arts), à l’exception du théâtre et de l’audio-visuel (y compris le cinéma)[1] et à l’absorption du deuxième. La fusion sera achevée en 2013, et les bibliothèques et centres culturels ne doivent désormais plus prioritairement prêter des livres ou faire découvrir la culture, mais apprendre au public à s’approprier les outils (initiation à l’informatique, ateliers d’écriture, etc.)

Par ailleurs, l’audio-visuel va se structurer professionnellement et être représenté par des associations fortes, capables de négocier avec les autorités publiques. Mais ce secteur se particularise par l’absence d’un partenaire privé capable de financer des productions: RTL, qui devrait jouer ce rôle, n’en a pas (plus) les moyens. Quant à la RTBF, elle a une relation ambiguë avec les producteurs, exigeant un pouvoir de contrôle absolu alors qu’elle n’intervient que pour un pourcentage marginal dans le financement des productions.

Les Provinces et les Communes couvrent la moitié des budgets culturels, parfois en partenariat avec la Communauté. Ces niveaux de pouvoir préfèrent travailler le champ de la démocratisation: faire venir des troupes renommées françaises, organiser des festivals, etc. Le choix de la Communauté, d’englober désormais la démocratisation dans l’éducation permanente, engendre une grande frustration, d’autant qu’il n’existe aucune coordination. Cela ne pourra que susciter des difficultés et des tensions dans les prochaines années, lorsque les moyens de la Communauté auront encore réduit et que les autres niveaux de pouvoir devront combler partiellement ces manques. De leur côté, les Régions ne voient pas pourquoi elles devraient intervenir dans la culture, ce qui est assurément une erreur. En effet, la culture est aussi un moteur économique et social, d’un haut potentiel. Mais à l’exception de quelques initiatives, comme Wallimage, les Régions restent en retrait.


Pourtant, dans cette approche, la Communauté n’hésite pas à faire financer indirectement une partie de sa politique; en effet, à travers le statut des artistes, ces derniers ne sont pas considérés comme des travailleurs normaux mais peuvent recourir au chômage quand ils n’ont pas de contrat, ce qui répercute sur le Fédéral une partie du coût de la politique culturelle.


Les choix politiques conduisent à minimiser, voire à abandonner les industries culturelles (éditeurs, théâtres privés, producteurs, galeries d’art, etc.), étant entendu que, dans ses choix politiques, la culture marchande ne doit pas être accompagnée, mais plutôt corrigée. De manière générale, on peut dire que plus le secteur est marchand, moins la Communauté est présente.


Seul le niveau fédéral soutient le secteur marchand via le chômage et le tax-shelter, mis en place par Didier Reynders, qui a permis de financer d’abord la création cinématographique, puis les arts de la scène. Nous y reviendrons.

Absence de politique d’industrie culturelle, priorité donnée à l’éducation permanente; ce choix permet de dessiner les contours d’un tableau peu réjouissant:


  • Alors que notre pays est un pays d’artistes reconnus internationalement, il est pour ainsi dire impossible de faire une carrière en tant qu’artiste, à l’exception de quelques secteurs (musique, cinéma…); les artistes soient «profitent» du statut et du chômage, soit exercent une autre profession;

  • L’état de la politique culturelle peut être résumé en trois mots: FRAGMENTATION: de nombreux niveaux de pouvoir impliqués, mais aucune concertation; UBERISATION: la fragilisation des artistes qui n’exercent pas dans des arts «rentables»; INADÉQUATION: les présupposés de cette politique remontent à une période (les années 1970) qui ne correspond plus du tout à notre réalité.

  • Le tax-shelter, qui est un outil performant, a aussi des côtés pervers; ainsi, les sommes investies ne profitent qu’à 30 % à la Belgique (dans la plupart des productions, les belges sont minoritaires et l’essentiel du budget part chez nos voisins). Qui plus est, comme nous le verrons, ce mécanisme nécessite une économie en bonne santé…


Tout ceci conduit le monde culturel à être particulièrement fragile en cas de crise.


L’impact de la crise sanitaire


Spectacles annulés, salles fermées. Nul ne sait quand on pourra les réouvrir. Au niveau de l’édition (principalement le roman – adulte et jeunesse – et la bande dessinée), compte tenu de l’économie du livre, on peut considérer que les livres parus durant ces semaines sont morts, sauf pour ceux qui réussiront à exister par des ventes en ligne, ou sous format électronique (mais le livre électronique reste encore très minoritaire dans les ventes); ils ne sortiront pas des caisses et retourneront chez les diffuseurs, les libraires bénéficiant du droit de retour. Sur les 10000 titres dont la sortie était prévue avant la fin de l’année, la moitié a été reportée ou annulée. Ceux qui voudraient malgré tout prévoir la sortie prochaine de titres sont confrontés aux difficultés d’approvisionnement en encre et papier des imprimeurs.


Les libraires sont aussi en difficulté, même si elles peuvent bénéficier, du moins pour l’instant, du chômage temporaire et de cette possibilité de retour chez le diffuseur. Mais comme les salles de cinéma, elles doivent redouter que même lorsque le confinement sera levé, les gens hésitent à revenir les fréquenter, par crainte d’une contagion toujours possible.


La situation des théâtres dépend de leur niveau de subsidiation. Pour les théâtres dont la subvention couvre les frais fixes et au-delà, la situation peut même sembler positive: ils pourront en effet économiser la part de la subvention prévue pour la création – mais la Communauté leur a demandé de payer les artistes comme si les spectacles avaient eu lieu. C’est cependant loin d’être le cas de toutes les structures, dont nombre dépend aussi des recettes générées par les entrées et les consommations (c’est vrai aussi pour les salles de cinéma). Pour ces structures, le report des spectacles à une saison prochaine ne règle pas le problème, et plusieurs risquent de se retrouver en situation de faillite.

Ces faillites toucheront évidemment d’abord le monde de la culture «marchande», que les pouvoirs publics n’ont jamais vraiment voulu soutenir. Pour elles, un mois d’interruption de leurs activités représente une perte de 30 % de leurs revenus annuels. Deux mois représenteraient une perte de plus de 50 %. Des éditeurs, des galeries, des salles, des producteurs ne résisteront pas à la crise si une aide ne leur est pas apportée.


En termes de dynamisme et d’action culturelle, on peut considérer que cette crise occasionnera un retour en arrière de 10 à 20 ans. Qui plus est, la diversité culturelle en sortira extrêmement fragilisée, puisque l’on privilégiera les projets susceptibles d’être rentables. À cette aune, les grandes institutions, bien subsidiées, s’en sortiront, de même que les toutes petites, qui ont l’habitude de fonctionner sans aide; mais toutes les structures moyennes, qui assurent l’essentiel de cette diversité culturelle, sont très menacées.


Il est également probable que les habitudes de consommation culturelle vont être durablement modifiées; outre la peur qui empêchera les clients de revenir rapidement dans les librairies ou les salles, on peut s’attendre à une augmentation de la consommation digitale et de la vente en ligne.


La télévision se retrouve dans une situation paradoxale, et en particulier les médias publics: ils réalisent des audiences dignes des coupes du monde, mais n’ont plus de recettes publicitaires et ont perdu un tiers de leurs programmes prévus, soit parce que les événements (sportifs ou culturels) ont été annulés, soit parce qu’ils ne sont plus en mesure pour l’heure de produire les émissions propres. Il faudra donc remplir les grilles en achetant des programmes. Mais à qui? On peut redouter que, pour des questions économiques et sans intervention des pouvoirs publics, ces choix ne privilégient ni la qualité, ni les artistes nationaux.


Par ailleurs, la diversité des situations et des statuts empêche le monde culturel de faire front et de se constituer en interlocuteur de poids avec les autorités. Seules des organisations sectorielles fortes sont en mesure de mener ce dialogue; mais ils ne représentent pas tous les secteurs culturels.


Enfin, le tax-shelter se révèle, dans cette crise, une arme à double tranchant; traditionnellement, une part majeure des fonds est levée en fin d’année. Avec la crise, qui va frapper durement tous les secteurs économiques, il faut redouter que les fonds levés par le tax-shelter seront considérablement réduits. Or, cette source représente aujourd’hui un cinquième des financements culturels.

Les actions à mener


Pour la majorité des acteurs du monde culturel, cette crise aura des répercussions terribles et longues.


Au niveau de la Communauté, cette crise devrait être l’occasion d’une refonte complète de la politique d’aides culturelles. Continuer à faire l’impasse sur l’industrie culturelle, rester dans une démarche qui ne correspond plus à la réalité, est déjà une aberration en temps normale; ce serait une erreur tragique dans le contexte qui nous attend aux lendemains de la crise sanitaire, d’autant que cette crise risque bien de ne pas être la dernière.


Il faudrait également coordonner tous les niveaux de pouvoir et impliquer les Régions; des études en suffisance démontrent l’importance économique de la culture et justifient qu’on la subventionne, les bénéfices attendus étant supérieurs aux montants des subventions.


C’est tout le système qui doit être repensé; le tax-shelter est une solution, mais pas LA solution, surtout s’il sert de justification au désengagement des pouvoirs publics. C’est une source de financement qui est beaucoup trop liée à la conjoncture économique.


L’aide à apporter au secteur, et en particulier aux acteurs les plus fragiles (et qui se retrouvent pour la plupart dans le domaine de l’industrie culturelle; librairies, salles de cinéma, producteurs indépendants, éditeurs…), doit être pensée dans la longue durée; les répercussions de cette crise se feront sentir pendant de nombreuses années, et certainement pas moins de trois. Les banques, qui ont été sauvées en 2008, doivent aujourd’hui aider la société en accordant des prêts aux taux les plus bas. Mais un prêt doit toujours être remboursé; il faudra donc combiner cela avec des aides réelles (sur la fiscalité, la prise en charge du chômage temporaire prolongé, une action sur les loyers auprès des propriétaires…) et concertées avec les acteurs du secteur. Il faudra donc des règles transitoires et une politique cohérente pour éviter des faillites en cascade – une cascade qui pourrait bien s’étaler sur de longs mois et toucher des entreprises qui ne sont qu’indirectement impliquées dans la culture.


Ce qui soulève un autre aspect du problème… Si certains secteurs sont bien représentés, d’autres sont totalement invisibles, parce que les artistes qui les animent ne parviennent pas à se mobiliser et à faire front. C’est certainement vrai pour les plasticiens ou les artistes qui travaillent dans le secteur marchand (doublage, musique commerciale…), mais d’autres secteurs artistiques sont aussi fragiles. Il faudrait aussi que cette crise conduise le monde culturel à se mobiliser collectivement.

Car la question sera plus que jamais cruciale: comment vivre de son art en Belgique?

Voici une série d’actions concrètes, dont la plupart sont déjà sur la table de discussion, à travers l’une ou l’autre association :


  • Secteur du livre :


o Accès direct au Fonds de crise FWB ou via leurs sociétés de gestion aux auteurs et autrices pour les revenus perdus sans autre possibilité de compensation


o Achats massifs d’ouvrages d’auteurs/éditeurs (selon critères professionnalité) de la FWB pour alimenter les bibliothèques ou publics cibles


o Soutiens à des expérimentations d’écriture ou de business modèle


o Commandes de MOOC pour l’enseignement (auteurs en classe)


o Réforme des modalités d’aide littéraire en vue de soutenir des carrières (comme les contrats programmes pluri-annuel)


  • Secteur de l’audiovisuel 


o Budget d’achats d’œuvres belges


o Quotas de production et de diffusion


o Révision du tax shelter (médicament-poison)


  • Secteur des arts de la scène


o Accès direct au Fonds de crise FWB ou via leurs sociétés de gestion aux auteurs et autrices pour les revenus perdus sans autre possibilité de compensation


o Politique de développement du nombre de représentations associant les Centres culturels


o Budgets de commande aux auteurs et autrices


o Révision du tax shelter (médicament-poison)


o Il y a une idée d’un «activa» arts de la scène qui circule



Bibliographie

  • Contributions pour de nouvelles politiques culturelles. Frédéric Young, 2015.

  • Déclaration de politique de la Fédération Wallonie Bruxelles 2019-2024

  • Focus Culture 2018, Fédération Wallonie Bruxelles

  • Schéma numérique des bibliothèques; rapport de Bruno Racine, président de la Bibliothèque nationale de France, décembre 2009

  • Le poids économique des industries culturelles et créatives en Wallonie et à Bruxelles, rapport de l’IWEPS/ULB, Elisabeth Lazzaro et Jean-Gilles Lowies, 2014

  • «Bouger les lignes», Stéphane Olivier et Anne Vanweddingen (vidéo en ligne)

  • L’apport de la culture à l’économie en France, IGF et IGAC, décembre 2013

  • Bougez les lignes, discours de Joëlle Milquet, Ministre de la Culture, 2015

  • Documents de la SACD (sur le site)


[1] Ceci essentiellement pour des raisons de personne, étant donné l’intérêt d’Henri Ingberg pour ces domaines.

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Nous sommes des académiques belges, francophones et néerlandophones, décidés à intervenir dans le débat public sur des questions générales qui ne ressortissent pas à nos champs stricts de spécialisation.

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