La Pologne, l’Europe et les droits LGBTIQ


Chronique rédigée par Agnès CHETAILLE (ULB) et David PATERNOTTE (ULB), publiée en primeur sur le site du Soir



En septembre dernier, dans son discours sur l’état de l’Union, Ursula von der Leyen a fermement condamné les «zones sans LGBT» polonaises. Cette annonce marquait la réaction très attendue de la Commission européenne à une surenchère d’attaques homophobes et transphobes en Pologne, de la part d’acteurs politiques qui souhaitent marquer leur résistance à une «idéologie LGBT» supposément étrangère. Cette position a été réaffirmée lors de la présentation de la première Stratégie pour l’égalité des personnes LGBTIQ (1) dans l’Union européenne (UE). En parallèle des débats sur le vote du budget et le respect de l’Etat de droit, une idée fait son chemin: la conditionnalité. Celle-ci implique de lier les financements européens au respect des droits fondamentaux, notamment ceux des personnes LGBTIQ. Cette idée est séduisante, entre autres parce que l’UE mettrait enfin en œuvre les valeurs sur lesquelles elle serait construite. Elle soulève toutefois des enjeux fondamentaux qui imposent de réfléchir au statut symbolique acquis par les questions LGBTIQ au cours des vingt dernières années.

Les droits LGBTIQ, des valeurs et des symboles?

De nombreuses recherches ont montré que l’élévation des droits LGBTIQ au rang de priorité politique par de nombreux gouvernements occidentaux n’est pas exempte d’ambiguïté. Au niveau national, comme l’a souligné Jasbir Puar aux États-Unis, elle s’inscrit souvent dans une nouvelle forme de nationalisme qui fait de la protection des personnes LGBTIQ un élément essentiel de l’identité nationale et peut alimenter des politiques impériales (comme celle de G. W. Bush au Moyen-Orient) (2). Cette rhétorique, qui fait de l’Occident le champion de la protection des droits LGBTIQ, ne s’accompagne souvent pas, dans la réalité, de politiques ambitieuses (notamment au niveau financier), ne s’articule pas à d’autres politiques d’égalité (de genre, de race, de classe, etc.) et ne vise que la partie la plus favorisée de la communauté LGBTIQ, sans attention aux inégalités internes à celle-ci. Par contre, tant en politique intérieure qu’internationale, ce discours est abondamment utilisé pour se distinguer d’«Autres» désignés comme essentiellement conservateurs et opposés aux droits LGBTIQ, souvent incarnés, dans cette rhétorique xénophobe, par la figure des Musulman·es.


Si ce processus a été surtout étudié à l’échelle nationale, une dynamique similaire peut se déployer au niveau des institutions européennes. Le fait de situer la protection des minorités sexuelles et de genre au niveau des «valeurs» contribue à construire l’idée d’une exception européenne, selon laquelle l’Europe se caractériserait notamment par la défense des droits LGBTIQ. Par le même mouvement, il crée des formes d’altérité sexuelle: des groupes et des espaces flous, définis de manière monolithique par leur conservatisme et leur opposition à l’émancipation des personnes LGBTIQ. Elles servent à l’Europe (de l’Ouest) à se distinguer, marquer ses frontières civilisationnelles et à affirmer sa «supériorité». L’«Islam» est souvent visé, tout comme «l’Est» représenté par la Russie, la Pologne ou la Hongrie… une «périphérie européenne» invitée à rattraper son «retard» sur l’Ouest éclairé.

Une dynamique politique qui profite aux LGBTIQphobes?

Depuis que la défense des droits LGBTIQ, réelle ou de façade, peut servir de marqueur pour la modernité politique occidentale, un processus inverse d’instrumentalisation de l’homophobie et de la transphobie s’est renforcé. Dans plusieurs parties du monde, des acteurs politiques se sont emparés d’une rhétorique LGBTIQphobe pour, à leur tour, définir un projet nationaliste. Si le cas de la Russie de Vladimir Poutine est connu, ce pays n’est ni le seul ni le premier sur le continent européen. Dès 2003-2004, des partis politiques polonais ont commencé à se définir par le rejet des droits des personnes LGBTIQ. Ils prétendent ainsi défendre la souveraineté de la nation polonaise face à l’ingérence de l’UE et des pays de l’Ouest sécularisé et «immoral». Ce faisant, ils se posent en défenseurs d’une identité nationale ancrée dans la famille traditionnelle et une certaine idée de la religion catholique, s’offrant à peu de frais une image de résistants auprès d’une partie de l’électorat. Le parti qui a usé de cette stratégie avec le plus de succès est Prawo i Sprawiedliwość (PiS), réélu à la tête du pays en 2019.


Dans un tel contexte, il ne faut pas céder à deux tentations étroitement liées, qui reflètent la persistance du clivage Est-Ouest dans notre perception de la réalité. D’une part, il serait faux de considérer que la Pologne, comme les forces conservatrices le voudraient, est un pays entièrement et intrinsèquement homophobe, que ce soit par tradition ou par religion. C’est au contraire une société profondément plurielle et divisée sur cette question comme sur d’autres. D’autre part, il serait inexact de désigner «l’Europe» ou les pays occidentaux comme des lieux où l’émancipation des minorités sexuelles et de genre serait acquise et jamais remise en question. Ce raisonnement dissimule les nombreuses inégalités de droit et de fait qui subsistent, ainsi que le poids politique croissant d’acteurs conservateurs tels que La Manif pour Tous en Europe de l’Ouest.

En réalité, ces deux simplifications n’existent qu’à travers une dynamique de miroir et s’alimentent mutuellement. Elles sont rendues possibles par la constitution des droits LGBTIQ en enjeu symbolique au cours des vingt dernières années, un processus qui a permis de réelles avancées, mais qui crée aussi des difficultés croissantes pour les luttes LGBTIQ. Aussi, si le soutien de l’UE à la reconnaissance des droits LGBTIQ n’est pas neuf et l’annonce d’une nouvelle Stratégie est en soi une bonne nouvelle, la mise des droits LGBTIQ au cœur des «valeurs européennes» court le risque d’exacerber la dimension symbolique de plus en plus attachée à ces enjeux, et donc la polarisation entre leurs défenseurs et détracteurs. D’ailleurs, si le gouvernement polonais a levé son véto sur le fonds de relance et le budget européen, il a simultanément annoncé la création d’un Département de l’Identité européenne afin de défendre sa conception du projet européen, qui passe notamment par une lutte accrue contre «l’idéologie LGBT».

Réactions et conditions de l’UE

Dans un tel contexte, les condamnations symboliques de l’UE peuvent être facilement récupérées par les acteurs ultranationalistes polonais pour étayer leur rhétorique: les élites bureaucratiques de Bruxelles imposeraient leurs valeurs dépravées à une Pologne vertueuse. En fait, les autorités polonaises ont déjà été visées dans le cadre de résolutions du Parlement européen condamnant l’homophobie en 2006 et 2007. Le gouvernement polonais, alors dominé par le PiS, avait dénoncé une attaque de l’UE contre la nation polonaise. Ces initiatives européennes, critiquées pour leur paternalisme et leur inefficacité (3), n’ont pas empêché ce parti de revenir au pouvoir.

Imbriquée au cœur de ces dynamiques symboliques, l’application de sanctions économiques pose elle aussi question. Les financements alloués par l’UE aux villes considérées «zones sans LGBT» pour soutenir le jumelage avec d’autres villes européennes ont déjà été suspendus. Si l’Europe assure que ces sanctions ne toucheront pas la société civile, on peut se demander en quoi l’appauvrissement et l’isolement d’un État ou d’une municipalité favoriseraient le changement d’orientation politique de ses dirigeants et le respect des droits humains. En effet, si la fin de l’apartheid en Afrique du Sud sert souvent à justifier de telles mesures, force est de constater que celles-ci n’ont pas fonctionné de la même manière en Iran ou à Cuba. Les conditions d’efficacité, à la fois locales et internationales, des politiques de sanctions économiques (boycott, conditionnalité, etc.) restent à définir. Par ailleurs, le principe de conditionnalité (bien différent de celui d’un boycott généralisé) a été abondamment critiqué dans le cadre de l’aide au développement des pays du Sud global, où il a aussi été dénoncé comme une forme de néocolonialisme. Appliqué à la défense des droits LGBTIQ, il n’a pas nécessairement contribué à des avancées planétaires et a paradoxalement renforcé certaines dynamiques homophobes. Ainsi, face aux pressions de B. Obama ou D. Cameron, certains dirigeants n’ont pas hésité à se tourner vers la Russie ou la Chine tout en faisant, comme en Pologne, de la lutte contre les personnes LGBTIQ un symbole de leur souveraineté.

Construire une Europe de l’égalité

Si l’UE veut être une réelle «Europe de l’égalité», elle doit faire plus qu’opposer bons et mauvais élèves et s’interroger sur ses propres pratiques. Premièrement, il est urgent de questionner la forte sectorisation des politiques européennes, qui sépare et hiérarchise différents types de droits humains (femmes, personnes LGBTIQ, minorités ethno-raciales ou religieuses, migrant·es, etc.), eux-mêmes distingués des droits sociaux et des libertés civiles. Courant dans l’action publique, ce découpage rend possible la division et l’instrumentalisation des groupes minorisés les uns contre les autres et renforce l’écart entre des droits formels qui nourrissent les discours symboliques et des droits matériels qui déterminent les conditions de vie réelles des minorités.

Deuxièmement, cette politique des droits s’inscrit dans un projet politique plus vaste qui n’est pas dénué de contradictions et prête le flanc aux critiques. L’UE ferme par exemple les yeux sur certaines violations des droits humains, notamment dans le contexte des politiques migratoires où elle n’hésite pas à collaborer avec des régimes qui bafouent droits et libertés. De même, les politiques économiques et sociales promues au niveau européen ont souvent renforcé des dynamiques néolibérales, aggravant les inégalités économiques et sociales. Les acteurs populistes jouent de ces incohérences, combinant par exemple le rejet des droits LGBTIQ à des politiques d’égalité économique et sociale, formelles ou réelles. C’est le cas du PiS, qui se pose en défenseur des «petites gens» et des perdant·es de la transition économique, ce qui contribue à son succès électoral.

Enfin, les débats actuels exacerbent et naturalisent l’idée d’une différence fondamentale entre un «Ouest libéral» et un «Est illibéral», en réalité très discutable. Ce clivage invisibilise les tendances autoritaires qui guettent aussi un nombre croissant de gouvernements en Europe de l’Ouest, ainsi que d’un recul des droits humains, des libertés civiles et des droits des minorités à l’Ouest, que ce soit dans le contexte des politiques migratoires ou des restrictions à la liberté de manifestation.

Pour un futur égalitaire

En conclusion, il ne s’agit pas d’abandonner les militant·es LGBTIQ et féministes polonais·es qui descendent jour après jour dans la rue depuis plusieurs mois, donnant de l’espoir à beaucoup sur les possibles futurs des luttes sociales en Europe. Il s’agit plutôt d’inviter à la prudence face à un outil qui peut facilement renforcer les dynamiques qu’il entend combattre et place les personnes LGBTIQ en Pologne au cœur du bras de fer qui oppose le PiS aux institutions européennes.

La construction d’alternatives passe par une multiplication des moyens d’action et une intensification des formes de soutien aux acteurs qui, en Pologne et ailleurs, essaient de lutter pour construire une autre société. Elle requiert de veiller à ne pas alimenter la rhétorique de nos opposant·es LGBTIQphobes mais, au contraire, à démonter les ressorts qui la sous-tendent. Elle impose aussi un examen des contradictions internes de l’Union. Cela suppose d’interroger les relations économiques, politiques et symboliques entre Europe «de l’Ouest» et Europe «de l’Est», ainsi que de repenser l’articulation entre lutte contre les discriminations et questions socioéconomiques. Enfin, l’UE doit s’éloigner des réflexes punitifs qui, en matière de lutte contre le sexisme et les LGBTIQphobies, n’ont fait leur preuve ni dans la lutte contre les violences interpersonnelles ni dans l’imposition de standards internationaux de droits humains, pour proposer un horizon de justice sociale et de vie digne pour toutes et tous, dans l’Union comme à ses frontières.


(1) Lesbiennes, gays, bisexuel·les, trans*, intersexes et queer. (2) Pour aller plus loin : Jasbir K. Puar, Homonationalisme. Politiques queers après le 11 septembre, Éditions Amsterdam, 2012 et A. Jaunait, A. Le Renard, É. Marteu, «Nationalismes sexuels? Reconfigurations contemporaines des sexualités et des nationalismes», Raisons politiques, nº49, 2013. (3) Voir les travaux des chercheur·es Agnieszka Graff et Robert Kulpa.


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