Le logement comme marqueur des inégalités homme-femme en temps de confinement

Updated: May 15



Contribution signée Bernard Nicolas (Université Saint-Louis) et Chloé Salembier (UCLouvain) (1)



Le terme «confinement» est associé à des situations d’enfermement, de solitude et d’isolement. Étymologiquement, le terme renvoie au droit pénal et évoque des peines suite à des délits de différents ordres. Le confinement nous parle également d’espaces qu’ils soient domestiques ou publics. Aujourd’hui, étant donné les restrictions imposées par les mesures sanitaires gouvernementales, l’accès à l’espace public est restreint à certains usages, certains publics ou certaines tranches horaires en fonction des pays. Qu’en est-il de l’espace domestique et de l’impact que peuvent avoir nos lieux de vie sur cette période de confinement? Cette réflexion s’intéresse à la question du confinement et de ses espaces, examinée au travers d’une perspective de genre.


Le logement comme espace inadapté


En Région bruxelloise, le mal-logement est une problématique qui touche particulièrement les personnes isolées, les aîné.es et les familles monoparentales. Les femmes, pour différentes raisons (espérance de vie plus longue, responsabilité de la garde d’enfants, etc.) sont surreprésentées dans chacune de ces trois catégories. En temps de confinement, les situations de logement surpeuplés, insalubres, mal éclairés, etc. ont des conséquences plus dramatiques qu’habituellement. Des conditions d’habitat précaires peuvent entraîner des risques à la fois d’un point de vue psychique et physique pour les ménages. De plus, ces logements inadaptés se situent souvent dans les quartiers denses du croissant pauvre de Bruxelles offrant moins d’espaces verts à proximité pour s’aérer.


Le logement comme espace de violence


Depuis le début de la crise sanitaire, plusieurs associations tirent la sonnette d’alarme concernant l’accroissement des violences domestiques recensées. L’espace domestique censé apporter réconfort, sécurité et protection, devient dans ces nombreux cas, dénoncés via les lignes d’urgence téléphoniques ou via les relais associatifs, un lieu de violence et de persécution. Une Task Force (réunissant des responsables politiques et des acteurs associatifs de la Région Wallonne, de la Région bruxelloise, de la Fédération Wallonie Bruxelles et de la COCOF) a d’ailleurs été créée spécifiquement pour réfléchir à cette problématique pendant la période de confinement.


Le logement comme espace de travail


Toute l’année, le logement est un lieu de travail, un travail invisible parce que gratuit et principalement réalisé par les femmes. En effet, bien qu’en 2020, les femmes soient très actives dans le milieu professionnel, elles consacrent en moyenne deux fois plus de temps aux tâches ménagères que les hommes (Eurostat, 2013). Pourtant, le logement n’est pas pensé comme un lieu de travail adapté à la pénibilité et à la répétition de certaines tâches.

Aujourd’hui, la difficulté de concilier vie domestique et vie professionnelle devient visible suite au confinement des ménages belges car les hommes sont également relégués en permanence dans les espaces de logement. Il est encore trop tôt pour évaluer la façon dont cette nouvelle organisation affecte davantage les femmes mais il est assez clair que le fait de s’occuper des enfants 24 heures sur 24, d’assurer l’intendance d’un ménage pour tous les repas, d’être privée des aides extérieures (nounous, femmes de ménages, etc.) impactent fortement l’organisation des logements et des ménages.

Les mesures gouvernementales incitent au maximum à pratiquer le télétravail. Dans ces conditions, les femmes ont-elles la possibilité d’aménager du temps et un espace pour travailler dans leur logement? Ces nouvelles configurations auront-elles des conséquences sur leur santé mentale et psychologique dans les prochaines semaines ou mois? Le confinement va-t-il impacter les carrières des femmes? Les travaux féministes montrent que le travail en dehors du chez-soi est souvent perçu comme émancipateur pour les femmes car il permet d’assumer un rôle social différent et de se départir des rôles de mère et d’épouse imposés par l’espace du foyer qui organise très fortement la division sexuelle du travail.


En conclusion, trois réalités sociales interrogeant la question des femmes et du logement sont visibilisées et exacerbées dans le contexte de la crise sanitaire du COVID19 et de sa réponse gouvernementale, le confinement. Tout d’abord, les inégalités d’accès à un logement de qualité et répondant aux normes de salubrité, ensuite, les violences domestiques subies par les femmes dans leur logement et finalement, le logement comme espace devant répondre à de multiples fonctions telles que le travail.


Recommandations


Les enjeux du déconfinement dans la matière du logement sont à identifier à rebours des problèmes apparus durant cette période. Il s’agit, dès la sortie de crise, de corriger ces problèmes pour à la fois éviter qu’ils nous replongent dans des situations dramatiques lors d’éventuels nouveaux bouleversements sanitaires et,demanière plus positive, repenser le système de l’habitat d’une manière plus équitable («Never let a good crisis go to waste», avait coutume de glisser Churchill).


Points d’attention à court terme


  • Permettre aux femmes et aux métiers de première ligne d’être représentées dans les organes de décision (comité d’expert.es) et notamment concernant le déconfinement

  • Etre attentif.ves au situation de surendettement des ménages suite à la crise Covid

  • Pour le logement public, geler les loyers pendant toute la durée de la crise (voir Portugal [2])

  • Pour le secteur privé, prévoir la possibilité d’étaler le paiement des loyers sur plusieurs mois

  • Penser au relogement des femmes victimes de violence conjugale de façon pérenne après la crise

  • Prévoir des programmes et des moyens financiers et juridiques permettant de lutter efficacement contre les violences conjugales (voir en Espagne: loi nationale organique 1/2004 et 2/2007 relative aux mesures de protection intégrale contre la violence de genre qui a permis une diminution flagrante des violences conjugales et des féminicides–GONZALES MORENO, 2009)

  • Amplifier les mesures d’aides au logement des sans-abri, en particulier le housing first, tout en capitalisant sur les expériences très positives de réquisition des immeubles vides (3) au profit des SDF pendant le confinement

  • A la suite de l’arrêté imposant un moratoire sur les expulsions de logement durant le confinement, mettre en place des mesures préventives pour éviter les expulsions de logement. Concevoir un protocole d’expulsion à la fois subordonné au relogement des intéressé.es et qui s’accompagne de compensations pécuniaires au profit du propriétaire


Points d’attention à long terme


  • Produire des logements de qualité (permettant la polyvalence des fonctions) et abordables/soutenables pour les ménages les plus précaires en Région Bruxelles Capitale

  • Augmenter les espaces verts dans les quartiers les plus denses de la Région

  • Favoriser le congé de paternité pour éviter la division sexuelle des tâches dès la naissance du premier enfant au sein des ménages

  • Prévoir des programmes d’éducation dans les écoles et les crèches concernant l’égalité homme-femme, le consentement, la violence de genre, etc.

  • Favoriser la professionnalisation des hommes dans certains domaines liés au soin: enseignement, santé, secteur associatif, etc.

  • Réguler davantage le marché du logement: par exemple, régulation du coût de la location (rendre obligatoire des grilles de loyer actuellement indicatives et/ou instituer une allocation-loyer digne de ce nom).

  • Instaurer en Région bruxelloise une «assurance gratuite contre la perte des revenus», déjà d’application en Wallonie


(1) Ce texte est écrit par une enseignante et chercheuse en sciences humaines, en quelques heures, d’un appartement de 80m2 à Bruxelles, avec en hors-champs, des jumeaux de 3 ans qui n’ont plus été à l’école depuis un mois. Nicolas Bernard, juriste a également apporté sa contribution à ces arguments en proposant une réflexion dépassant la problématique du genre pour s’intéresser au droit au logement.

(2) https://plus.lesoir.be/291341/article/2020-03-31/coronavirus-le-portugal-donne-des-lecons-de-solidarite

(3) Par les bourgmestres de Forest, d’Etterbeek, etc.

Références


ARRUZZA, C., BHATTACHARYA, T., & FRASER, N. (2019). Féminisme pour les 99%: Un manifeste. Paris: La Découverte.

BACQUÉ, M.-H., BIEWENER, Carole. (2013). L’empowerment, une pratique émancipatrice. Paris: La découverte.

BERNARD, N. (2007). Femmes, précarité et mal-logement: un lien fatal à dénouer. Courrier hebdomadaire du CRISP, 25 (1970), 5-36.

DELPHY, C., & LEONARD, D. (2019). L’exploitation domestique. Paris: Syllepse.

FEDERICI, S. (2019). Le capitalisme patriarcal. Paris: La fabrique éditions.

GONZALES MORENO, J. M. (2009). Les lois intégrales contre la violence à l’égard des femmes en Espagne. Une analyse à partir de la théorie juridique féministe. Nouvelles Questions Féministes, 28(2), 12-23.

LAFLAMME, V., LEVY-VROELANT, C., ROBERTSON, D., & SMYTH, J. (2007). Le logement précaire en Europe : aux marges du palais. Paris: L’Harmattan.

LAMBERT, A., DIETRICH-RAGON, P., & BONVALET, C. (2018). Le monde privé des femmes: genre et habitat dans la société française. Paris: Ined éditions.

ROBERT, C., & TOUPIN, L. (2018). Travail invisible: portraits d’une lutte féministe inachevée. Montréal: Remue-ménage.

TRONTO, J. (2009). Un monde vulnérable: pour une politique du care. Paris: La Découverte.

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