Le pouvoir aux amnésiques ?


Chronique de Vincent Engel


Certain leader ultralibéral prétendait fièrement dans un tweet récent que la crise actuelle n’avait aucun lien avec le système dans lequel nous vivons et que son idéologie défend avec rage. La preuve ? La grippe espagnole et la peste, survenues avant la mondialisation.

Je refuse de citer le nom du sinistre individu qui propage ce genre d’imbécillités. D’ailleurs, il en porte de nombreux, de Bolsonaro à Trump, d’Orban à Salvini, en passant par leurs clones locaux qui rêvent de devenir vizir à la place du vizir – celui dont je parle est de cet acabit, un Iznogoud-at-all qui, dans ses délires les plus secrets, rêve peut-être de devenir un bon-à-rien…

Mais l’intelligence et la culture – dont ce genre de tweet manque cruellement – sont des biens trop précieux, sans lesquels il n’est pas possible de comprendre le monde dans lequel nous vivons, et encore moins de prétendre le diriger.

Les pestes et les épidémies sont, depuis toujours, le fruit de la mondialisation, à partir du moment où elles quittent leur foyer initial pour s’étendre. Les échanges mondiaux existent depuis toujours, certes pas à la même échelle ni avec la même intensité. Des études récentes évoquent même l’hypothèse que les terribles épidémies de peste du quatorzième siècle auraient été importées par une espèce de rat venu d’Asie et que des conditions climatiques exceptionnelles auraient permis de rentrer en contact avec le rat noir européen, lui transmettant la puce porteuse du bacille. La vérole, ce mal français ou napolitain selon les traditions, est un autre exemple d’une épidémie causée par une forme de mondialisation. Des échanges commerciaux avec l’Asie existent depuis l’Antiquité, et les caisses ne transportaient pas que des marchandises. Quant à la grippe espagnole, faut-il rappeler qu’elle partait du Kansas et qu’elle s’est propagée « grâce à » une guerre… mondiale ?

La pandémie du coronavirus dit beaucoup du système dans lequel nous vivons. Elle ne parle peut-être que de ça. Et ce genre de tweet aussi : le refus de ce système et de ses gardiens de se remettre en cause laisse présager, malheureusement, combien l’après-crise ressemblera à l’avant-crise, en pire. Aucune leçon ne sera tirée, on reviendra au business as usual, avec toutes les excuses pour des pollutions accrues et des politiques liberticides et économico-centrées, puisque l’obsession sera de « relancer l’économie ». Ces tweets préparent le terrain, ils sont plus néfastes que le virus.

S’il y a « seulement » des dizaines de milliers de morts, c’est parce que les systèmes de santé n’ont pas encore été tous démantelés par cet ultra-capitalisme qui a définitivement oublié les valeurs sur lesquelles le libéralisme s’est construit. C’est parce que des hommes et des femmes considèrent encore que le bien commun est la clé du bonheur individuel, non que le bonheur individuel doit se construire contre le bien commun.

Comme le rappelle Harari dans ses récents essais, les fondements de notre monde sont des fictions auxquelles le système et les individus donnent vie. Les droits humains sont une fiction qu’aucune expérience scientifique ne peut prouver, mais la réalité que cette fiction a créée est magnifique. L’argent en est une autre, de même que les sociétés anonymes et nombre d’institutions qui régissent ce monde ; ce sont des fictions nécessaires, sans doute, mais dont nous avons perdu le contrôle et qui sont devenues des dogmes potentiellement mortifères. Ces dogmes imposaient hier l’austérité, l’abandon progressif des services publics, l’obligation du paiement de dettes absurdes, en oubliant – comme le rappelle pourtant David Graeber dans Dette : cinq mille ans d’histoire – que l’intérêt existe pour compenser, justement, les dettes qui ne sont pas remboursées. La crise aujourd’hui permet de créer de l’argent apparemment sans limite. Mais les plus fragiles d’entre nous, les petites entreprises vont devoir s’endetter, et n’auront pas le droit de ne pas rembourser. Demain, pour « rembourser » les dépenses causées par le coronavirus, les gouvernements couperont plus encore dans les services publics : l’enseignement, la justice, la culture, la protection sociale… Et même la santé, une fois l’émotion retombée, devra se soumettre aux restrictions nouvelles ; le personnel soignant n’aura-t-il pas prouvé, durant cette épreuve, l’admirable force de son dévouement ?

Sans doute ne faudrait-il pas réagir à ce genre de tweet pour ne pas donner à leur auteur une publicité dont il est indigne. Raison pour laquelle, comme Voldemort, je refuse de prononcer son nom. Mais je pense qu’il faut confiner ce type de virus aussi. Sa létalité est terrible, et sa puissance de contagion est élevée…

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