Les femmes et le rejet de l’Autre


Chronique rédigée par Diane BERNARD (Université Saint-Louis), publiée en primeur sur le site du Soir



Actuellement, à travers toute l’Europe, on observe un durcissement politique: les partis qui prônent le repli identitaire ont le vent en poupe. Montée des nationalismes et communautarismes, fermeture des frontières, diminution de la sécurité–de la solidarité–sociale, rejet de l’étranger, refus de l’autre. Ceci est concomitant avec un discours «politiquement correct» d’inclusion, de lutte contre la discrimination, de refus du refus de l’autre.


À cet égard, les combats en faveur de l’égalité entre hommes et femmes semblent singulièrement révélateurs, et les approches féministes particulièrement riches pour la réflexion. Pourquoi? Parce que si l’on reconnaît que nos structures sociales ont été conçues par et pour des hommes (une situation historiquement avérée) et que, malgré des évolutions saluées et salvatrices, le masculin y est encore considéré comme l’universel et le supérieur (un élément sociologiquement démontré), on s’accordera sur le fait que, dans ce système, la femme est forcément l’Autre–par définition.

S’engager contre les inégalités

On peut dès lors réagir aux tendances actuelles en déplorant voire combattant les inégalités–c’est-à-dire en s’opposant aux conséquences données à cette altérité. On s’inquiétera alors, notamment, du backlash que connaissent actuellement les droits des femmes: ce phénomène qui frappe les Autres radicalement autres est en effet révélateur du péril que courent tous les droits fondamentaux, même ceux qui semblaient fermement établis.

Le terme backlash («contrecoup», en français) désigne, au sens le plus général, une réaction conservatrice à l’une ou l’autre transformation progressiste: un groupe, dont le pouvoir s’est trouvé ébranlé voire perdu suite à l’un ou l’autre «progrès social», résiste à ce changement et tâche de reconquérir ou raffermir sa position dominante. Ceci peut passer par des actions aux effets concrets ou rester cantonné au niveau discursif–les voies diffèrent, d’actes de violence à la mobilisation associative, de mesures politiques à la ridiculisation dans les médias (1). À titre d’exemples, pensons au César octroyé à Roman Polanski en 2020, que d’aucunes ont qualifié de réaction au mouvement #Metoo, ou aux attentats commis par les incels (ces involontary celibates masculins qui ont tué des femmes, au Québec notamment, au nom des conséquences alléguées du féminisme sur les droits des hommes), considérés comme un ressac de la plus grande présence des femmes dans la sphère publique; d’autres encore ont montré que, plus généralement, l’attention médiatique à l’égalité était suivie par une décrédibilisation du discours féministe (taxé d’irrationnel ou jugé infondé) sur les violences envers les femmes. La critique de ce backlash, comme les réactions visant à affermir ou du moins maintenir les droits de toutes et tous, est évidemment cruciale. Le discours politique excluant l’autre évoque certaines tendances et de grands drames, esquisse une régression à l’heure pourtant où un progrès restait encore indispensable–et, les femmes étant constitutives d’une altérité radicale dans la société qui est la nôtre, leur situation et l’état de leurs droits constituent indéniablement une jauge précieuse, qu’il est pertinent et même indispensable de consulter sans cesse.

En effet, et sans pourtant confondre des luttes diverses et singulières, on réalise qu’en évoquant les discours qui tournent les féministes en dérision, on retrouve certains des arguments opposés aux LGBTQI+ qui militent pour une meilleure reconnaissance, ou aux antiracistes qui travaillent à la décolonialisation de l’espace public (que d’émotivité, quel manque de mesure, que d’imprécisions historiques, quel attachement sensible à un symbolisme périmé, quelle inadéquation stratégique). De même, en esquissant la liste des «reproches aux femmes» qui ont suivi les avancées obtenues par les féministes (avec d’autres démocrates), on s’approche de la litanie consacrée aux personnes d’origine étrangère, a fortiori à celles qui sont en situation de migration: elles non plus ne prennent la place de personne; elles aussi sont perçues comme une catégorie, un groupe, alors que les hommes sont présentés dans leur individualité; elles aussi, peut-être, à la marge pourtant, viennent menacer un «ordre établi».


S’interroger sur l’altérité

Sans renoncer pour autant à cette première réaction de mobilisation et de vigilance, on peut aussi dépasser la seule indignation face aux inégalités en (re)lisant les féministes. Pareille relecture permet en effet de mieux comprendre la coexistence actuelle entre les dangers que court l’égalité, d’une part, et le discours lisse et policé d’inclusion qui semble s’imposer, d’autre part–un discours souvent contredit d’ailleurs par l’absence de tout changement véritablement perceptible.

On repensera ainsi aux travaux de Kimberley Crenshaw, célèbre juriste et philosophe féministe et antiraciste des États-Unis qui a notamment montré, dans un article fondamental paru en 1987 déjà (2), à quel point le droit de l’anti-discrimination protégeait mal les femmes noires. Qu’en retenir ici? Que quand elle plaide pour une refonte du droit, Crenshaw dénonce la façon même dont sont pensés la discrimination et les mécanismes qui visent à la contrer–tant les catégories sont pensées in abstracto par les autorités comme par certains mouvements militants, sans considération pour le vécu des personnes que le droit vise pourtant à protéger: les groupes «à ne pas discriminer» sont définis de l’extérieur, d’une façon qui, souvent, correspond mal à la réalité. Affirmer ceci n’exclut aucunement le fait que les unes et les autres puissent se vivre comme membres d’un groupe, s’organiser ou se définir comme telles: il s’agit de pointer que les contours de ce groupe et la façon dont il sera traité (voire protégé) sont établis de foris, du dehors. Pour le dire plus largement, l’un des enjeux pointés par Crenshaw est celui du qui. Qui définit les groupes. Qui décide qui est l’autre. C’est très exactement la question qu’a traitée Christine Delphy dans un ouvrage paru en 2008 (3). De Platon à Lacan, de Bartolomé de Las Casas à Lévi Strauss, la question de l’altérité a occupé les philosophes au cours des derniers millénaires mais Delphy la pose là en des termes qui me semblent tout particulièrement pertinents aujourd’hui: elle nous invite à penser à ceux qui sont «autres que les autres» –aux «uns» qui dessinent la frontière entre un «nous» qu’il n’est pas nécessaire de désigner ou définir, d’une part, et ceux qui ne font pas partie de ce «nous», d’autre part. Sans avoir à adhérer à l’ensemble des positions soutenues par Delphy (dont certaines ont d’ailleurs défrayé la chronique), il semble aisé en effet d’admettre qu’il ne peut y avoir de différence sans… référence. Il est crucial dès lors de s’interroger sur «qui sont ces “uns”» plutôt que de mettre toujours la barre sur les autres, qu’on rejette tout en clamant qu’il faut les admettre et les protéger. Avant d’accueillir et d’organiser la différence, il paraît indispensable de conscientiser comment et pourquoi on la définit comme telle.

Ceci n’équivaut pas à un déni des singularités mais, bien plutôt, à leur prise en compte–non de l’extérieur mais par l’écoute rigoureuse et l’échange sérieux, de façon à ce que les catégories, indispensables sans doute à toute organisation sociale, soient définies démocratiquement, par toutes et tous, et non par quelques happy few. Lesquels peuvent plus difficilement, me semble-t-il, se draper dans un discours d’inclusion policé et politiquement correct à partir du moment où l’on pose la question du dess(e)in de cette altérité dont ils défendent… le maintien. Pour qui d’autre qu’eux-mêmes?

(1) Pour une analyse conceptuelle plus poussée, cf. p. ex. J. Mansbridge et Sh.L. Shames, «Toward a theory of backlash: dynamic resistance and the central role of power», Politics & Gender , 4(4), 2008, pp. 623-634. (2) K. Crenshaw, «Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics», University of Chicago Legal Forum, 1989, 1, pp 139-167. (3) Ch. Delphy, Classer, dominer. Qui sont les autres?, Paris, La Fabrique, 2008.

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