Les jeunes écologistes: entre moralisation et apocalypse


Chronique rédigée par Kelly Céleste Vossen (USL-B), publiée en primeur sur le site du Soir



Ces dernières années, les préoccupations environnementales sont au cœur des agendas (quand le covid ne vole pas la vedette). Entre les manifestations climatiques, le développement de rubriques médiatiques «planète» et «environnement», la floraison des initiatives zéro-déchet, les dispositifs publics de participation citoyenne dédiés au climat, les procès climatiques, etc., la prise de conscience de l’urgence de la crise environnementale semble être sur tous les fronts et toutes les lèvres.


Dans ce contexte, les jeunes ont récusé les discours accusant leur apathie politique en s’engageant massivement pour le climat et en demandant des mesures plus ambitieuses aux gouvernements. Mais de quels jeunes parlons-nous au juste et de quelles mesures? Entre les «bobos» éco-civistes véhiculant l’adoption d’un mode de consommation durable d’un côté, et les jeunes activistes climatiques menés par le duo d’Anuna De Wever et d’Adélaide Charlier qui arpentent les rues en s’adressant aux politiques, de l’autre, il n’y aurait qu’un pas, ou presque…


La glorification de l’idéal de l’écolo-bobo par la morale écologique


D’une part, les jeunes «bobos» éco-civistes se targuent d’être des «consommateur.rices-activistes» en boycottant la fast-fashion, en se déplaçant à vélo ou en optant pour les alternatives végétales et les produits frais à circuit court, etc. On ne compte plus les comptes Instagram et autres publications sur les réseaux sociaux qui mettent en scène un mode de vie eco-friendly définissant les nouveaux codes de la «morale écologique». La course vers l’idéal de «l’écolo-bobo» est lancée. Les règles? L’adoption d’un mode de consommation psychologisant et volontariste à l’instar de la maxime gandhienne «Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde». En jeu? L’approbation des pairs qui valorisent les modes de vie bourgeois, en voilant la distribution sociale des pollutions. Cette valorisation de l’idéal «écolo-bobo» est accompagnée d’un discours déculpabilisant, louant l’authenticité et l’imperfection (ex: je suis écolo, mais je ne peux être parfait ou parfaite dans l’incarnation de cette figure, «il m’arrive d’oublier mon sac réutilisable ou de prendre l’avion»).


En bref, les «bonnes» et «bons» élèves sont celles et ceux qui se rapprochent (imparfaitement) de cet idéal de «l’écolo-bobo», comme si ce mode de vie découlait exclusivement d’une démarche volontariste à l’instar du fameux «qui veut peut». L’adoption des écogestes devient l’affaire d’une catégorisation morale (1) entre les «bon.nes» citoyen.nes, et les autres, qu’il s’agit d’éduquer ou de sanctionner moralement. Certes, la figure de l’«écolo-bobo» a permis de franchir la frontière si chère au libéralisme entre vie publique et vie privée, et donc de sortir de la marginalisation les formes d’engagement politique se manifestant dans la sphère privée et intime, encore associée au féminin (2). Mais la glorification des écogestes a créé d’autres formes d’exclusion. En effet, ce sont les personnes issues des milieux et classes plus populaires qui sont de facto exclues des discours médiatiques et commerciaux de la moralisation environnementale. «Ces récits écologiques dominants font écran à une écologie pouvant s’appuyer sur d’autres systèmes de valeurs, plus ouverts aux ethos populaires» (3). On observe donc un processus de dépossession culturelle et symbolique qui confisque à une partie non négligeable de la population la participation à la définition des lectures alternatives légitimes et publiques de la crise environnementale.


L’individualisation (ou la responsabilisation individuelle) et la moralisation (ou la création de catégories morales basées sur la praxis écologiste) sont devenues le centre de nombreux discours environnementaux et une véritable panacée pour le «green marketing» et la déresponsabilisation des politiques publiques. Les citoyens et citoyennes deviennent des consommateurs et consommatrices gratifié.es socialement s’ils et elles respectent les codes de la «morale écologique» dictés par le capitalisme néolibéral. Mais qu’en est-il des autres formes d’engagement écologique? Alors que l’insuffisance des écogestes a été démontrée maintes et maintes fois, l’éco-citoyenneté doit-elle être réduite au pouvoir d’achat et au mode de consommation? Comment véhiculer un engagement écologique inclusif des catégories de classes et de genre?


Le recyclage du discours apocalyptique par les jeunes activistes écologistes


D’autre part, en descendant dans les rues, les jeunes activistes écologistes menés par Greta Thunberg (à l’instar de Youth for Climate) challengent le statu quo les reléguant aux bancs de l’école, à travers leur rôle d’élèves et d’étudiant.es. Ils et elles revendiquent leur subjectivité politique en s’adressant directement aux hommes et femmes politiques. Les jeunes activistes refusent également de se positionner sur l’échiquier politique traditionnel articulé autour de l’opposition gauche-droite, en se revendiquant politiquement «neutres». Contrairement aux jeunes «bobos», ils et elles rejettent les codes du capitalisme néolibéral qui promeuvent une morale individualisante et la glorification de la figure du et de la «citoyen.ne-consommateur.rice», en brandissant des exigences de changement systémique et de justice sociale.


Toutefois, la jeunesse, symbole d’espoir et de renouveau pour le futur, peine à sortir des carcans et normes discursives établies il y a plusieurs décennies par les premiers mouvements écologistes. Ces derniers ont développé un récit apocalyptique fondé sur la peur et la menace de la réalisation de prophéties naturalistes (ex: les «catastrophes naturelles» lors desquelles «la nature prend sa revanche») ou scientifiques (ex: l’augmentation des températures). Aujourd’hui, les jeunes activistes recyclent la même trame discursive qui s’est pourtant montrée jusque-là inefficace. En se faisant les porte-parole des recherches et prédictions scientifiques les plus inquiétantes, les jeunes activistes négligent un élément fondamental de la rhétorique politique: la construction d’un récit fédérateur et d’un message d’espoir, susceptibles de rassembler autour des idéaux et des rêves d’une société meilleure.


Lorsqu’il est question de proposer et de débattre sur le contenu de ce changement de système, les discours semblent plus hésitants, les voix plus murmurantes et les convictions disparates (4). Au-delà de l’indignation, de la colère et de la peur, quels sont les projets de société alternatifs des jeunes (et moins jeunes) activistes écologistes?


Pistes de réflexion pour un débat public inclusif sur la lutte écologiste


Dans un contexte de crise sanitaire, la crise environnementale a été reléguée aux brèves des journaux et à des commentaires anecdotiques de la classe politique. Alors que la première fut traitée comme un danger imminent, la seconde semble encore être «managée» comme une menace lointaine que la science, la «technologie verte» et les produits zéro-déchet pourront résoudre. Alors que les discours fédérateurs et solidaires ont accompagné la crise du covid, la question de l’écologie reste tantôt la responsabilité des individus à travers la figure de l’«écolo-bobo», tantôt l’apanage des prophéties naturalistes déresponsabilisantes. Il semblerait qu’il n’y ait pas de débat sociétal collectif, ouvert et inclusif. Les refrains éco-civistes dominants qui promeuvent une «sensibilisation» des classes populaires font partie du problème et morcellent plus qu’ils ne rassemblent.


Quant aux dispositifs de participation citoyenne, il s’agit de les encadrer et de les encourager par une vraie volonté politique, avec la mise en place de moyens et leviers d’action à tous les niveaux institutionnels. Il s’agit de créer les conditions sociales de la participation citoyenne, toutes classes et ethnies confondues, à la définition et à la légitimation des visions et projets alternatifs du monde de demain.


Les enjeux de la question écologique sont cruciaux et demandent la mise en pratique de notre devise nationale: «L’union fait la force». C’est de ce récit d’espoir et fédérateur dont nous avons urgemment besoin plutôt que d’un storytelling dystopique. Il faudra au moins cela pour faire face à l’urgence et aux discours nationalistes et populistes de l’extrême droite. Alors à quand les messages d’espoir? À quand le déliement des esprits et des langues quant aux visions du monde de demain? À quand les politiques et mouvements écologistes usant de la rhétorique du rêve et de l’idéal?



(1) Kenis, A., & Mathijs, E. (2012). Beyond individual behaviour change : The role of power, knowledge and strategy in tackling climate change. Environmental Education Research, 18(1), 45‑65.

(2) De Bouver, E. (2020). De l’écocivisme à l’écocitoyenneté. Dans quelles conditions l’écologie individuelle est-elle émancipatrice? Etude de l’institut d’Eco-Pédagogie.

(3) Comby, J.-B. (2015). «À propos de la dépossession écologique des classes populaires». Savoir/Agir, Nº 33(3), 23‑30.

(4) Kenis, A., & Mathijs, E. (2012). Beyond individual behaviour change : The role of power, knowledge and strategy in tackling climate change. Environmental Education Research, 18(1), 45‑65.

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