Madame la Première ministre, allez-vous risquer une crise démocratique et sociale?


Lette ouverte publiée en primeur sur le site du Vif


«Restez à la maison». Cela fera bientôt trois semaines que l'injonction tourne en boucle. Nous l'avons entendue de votre bouche, Madame la Première ministre, ou de celle de vos collègues; nous l'avons entendue à la radio, lue dans la presse, sur les réseaux sociaux, et même désormais sur nos téléphones qui nous rappellent à tout moment de ne pas nous attarder dehors. Nous l'avons suivie, nous, les Belges, cette injonction, massivement même, et nous aurions pensé que vous vous en seriez réjouie, Madame Wilmès, lorsque la géolocalisation de nos mouvements vous l'a confirmé. Sans doute n'était-ce pas suffisant. Ce 27 mars, après avoir prolongé les mesures de confinement, vous nous rappeliez nos responsabilités individuelles et collectives. Vous évoquiez, Madame Wilmès, l'esprit de solidarité, si nécessaire en temps de crise. C'est vrai, cela avait quelque chose d'ironique de vous entendre parler de responsabilités individuelles et collectives, et même de solidarité, lorsque nous connaissions la politique sociale dont vous et vos proches collègues aviez fait la promotion durant des années. Certains d'entre nous, Madame Wilmès, ont regretté de ne pas vous entendre parler de vos propres responsabilités dans la crise. Au contraire, peu après votre allocution du 27 mars, ce sont plutôt des condamnations qui ont jailli de la bouche de vos collègues. Trop d'entre nous, manifestement, se montraient inconscient.e.s du danger, à se promener dans des parcs ou à s'asseoir sur des bancs. Il n'en fallait pas plus pour déclencher insultes et appels à la délation, ni pour alourdir le climat pesant dans lequel nous vivons. Or, Madame Wilmès, nous qui avons dû renoncer jusqu'à la liberté élémentaire de circuler, le danger, sachez que nous en sommes conscient.e.s. Il est désormais omniprésent dans nos vies. Pour une grande partie de la population, le danger ne réside pas tant dans la maladie que dans le risque de ne pas boucler les fins de mois, voire pour certains de ne pas manger. Le danger se situe dans la recherche impossible d'un emploi, dans l'incapacité matérielle ou technique d'accompagner la scolarité de ses enfants et dans le fait de les voir prendre un retard difficilement rattrapable. Le danger se situe dans les coups que prennent des femmes et des enfants dans cette situation d'enfermement généralisé. Le danger se situe dans l'isolement des personnes en détresse psychologique, sans parler de la situation intenable des toxicomanes, travailleur.euse.s du sexe, détenu.e.s, sans-papiers, demandeur.euse.s d'asile ou SDF, pour lesquels l'assistance s'est réduite comme peau de chagrin. Parce que, oui, Madame Wilmès, nous n'avons pas tous la chance en Belgique de vivre le confinement de la même manière. Vous devez le savoir, certains n'ont même pas l'occasion de se protéger et ne peuvent s'arrêter de travailler pour nous: ceux-là sont dehors en ce moment même, pris entre vos injonctions contradictoires. Mais une fois encore, nous avons fait bloc derrière vous. C'était un mal nécessaire, la seule solution apparemment, et nous vous avons crue. Comme vous nous y avez enjoints, nous nous sommes «responsabilisé.e.s». Nous avons pris soin de nous-mêmes, en même temps que nous prenions soin des autres. Nous avons pris le relais des autorités en fabriquant des masques, en contribuant à l'achat de respirateurs ou en nous occupant des oubliés. À certains moments, nous ne vous le cachons pas, nous nous sommes senti.e.s totalement démuni.e.s devant l'immensité d'enjeux que seul un État et son système de sécurité sociale sont censés affronter. Il y a quelques jours, des voix se sont d'ailleurs élevées . Ces voix n'étaient pas celles du peuple confiné, mais celles de dizaines de médecins catastrophés par la gestion belge de la crise. Il apparaissait que la Belgique avait suivi bien trop tardivement les recommandations de dépistage massif de l'OMS, qui précédaient pourtant l'imposition du confinement par le gouvernement. Ces médecins regrettaient aussi, Madame Wilmès, le renforcement abusif des répressions policières, jugées disproportionnées. D'autres voix se sont levées pour dénoncer les sous-investissements actuels, alors que les pouvoirs spéciaux vous permettaient de réquisitionner quantité de moyens. Nous avons lu que des commandes de masques avaient été annulées sans aucune justification de votre part. Cette semaine encore, au plus fort de la crise qui vous a propulsée à la tête d'un gouvernement provisoire, nous apprenons que les opérateurs téléphoniques, ceux-là mêmes à qui vous avaient transmis nos données de localisation, lancent le réseau 5G dans notre pays, en l'absence de tout contrôle démocratique. Le 29 février dernier, l'OMS n'identifiait pas seulement comme mesure essentielle de lutte anti-infectieuse l'élaboration de politiques sur l'identification précoce et l'orientation des cas suspects. Elle enjoignait également les autorités à «fournir à la population des lignes directrices claires, actualisées, transparentes et cohérentes et des informations fiables sur les mesures de quarantaine». Vous voyez, Madame la Première ministre, il est évident que nous avons besoin de représentant.e.s capables de gérer cette crise. À certains égards, vous avez rempli le rôle de guide, investie des pouvoirs spéciaux au nom desquels nous avons été contraints de remettre nos libertés entre vos mains. Néanmoins, nous craignons qu'un gouvernement opaque, autoritaire et contradictoire, sujet aux divers cafouillages mis en exergue par la presse et le corps médical, loin de servir la cause, finisse par mettre à mal l'engouement des citoyens à faire bloc, menace l'équilibre de notre pays et in fine la démocratie pour laquelle tant de personnes ont lutté. Ainsi, nous vous demandons, Madame la Première ministre, allez-vous risquer de laisser une crise démocratique et sociale prendre le pas sur la crise sanitaire? De nombreuses voix s'élèvent aujourd'hui. Entendez-les et rendez à ce pays les conditions du débat ouvert, pluriel et informé dont il a besoin pour surmonter cette épreuve. Émilie Corswarem, Chercheuse en musicologie F.R.S.-FNRS/ ULiège Marc-Antoine Gavray, Historien de la philosophie, F.R.S.-FNRS / ULiège Christophe Levaux, Chargé de recherches F.R.S.-FNRS / ULiège Muriel Sacco, Enseignante-chercheuse en sciences politiques et sociales, Germe-ULB Danièle Bajomée, Professeur ordinaire honoraire de l'Université de Liège Xavier Garcia Bardon, Enseignant et programmateur, Bozar François Beets, Chargé de cours en histoire de la philosophie, ULiège Paul Bertrand, Professeur en Histoire, UCLouvain Catherine Bourgeois, Chercheuse post-doctorale, GRAP-ULB Philippe Bragard, Professeur à l'UCLouvain Florence Caeymaex, Philosophe, FNRS / ULiège Marie-Alexis Colin, Enseignante-chercheure Isabelle Collard, Responsable de la coordination du service pédagogique et développement des publics, Théâtre de Liège Le Comité de soutien de la Voix des Sans-Papiers de Lièges Le CRACPE (Collectif de résistance aux centres pour étrangers) Stéphane Crickx, Juriste et responsable RH Didier Debaise, Chercheur en philosophie, ULB Louise Debouny, Anthropologue Antoine Dechêne, Collaborateur scientifique, Uliège Chloé Deligne, Citoyenne, Historienne, ULB Fanchon Deligne, Citoyenne Thibault De Meyer, Chercheur en philosophie, ULiège Frédéric Deneff, Citoyen Vinciane Despret, ULiège Jean-Claude Deroubaix, Sociologue, UMons Ariane d'Hoop, Anthropologue, chercheuse associée, Université Saint-Louis, Bruxelles Juliette Dor, Professeure ordinaire honoraire, ULiège Isabelle Duculot-Klinkenberg, Formatrice en communication, ULiège Jonathan Dumont, Docteur, Österreichische Akademie der Wissenschaften (Vienne) Pascal Durand, Professeur ordinaire, ULiège Vincent Engel, Professeur à l'UCL, écrivain Laure Fagnart, Maître de recherches F.R.S.-FNRS et maîtresse de conférences ULiège Ingrid Falque, Chercheuse qualifiée F.R.S-FNRS Bruno Frère, Maître de recherches FNRS, Professeur associé à l'ULiège Corinne Gobin, Politologue FNRS, ULB Serge Gutwirth, Professeur de droit, VUB Maud Hagelstein, Chercheuse en philosophie, F.R.S-FNRS / ULiège Clémence Hébert, Cinéaste, ERG Marie-Elisabeth Henneau, Cheffe de travaux et maîtresse de conférence ULiège Inter-Environnement Bruxelles (IEB) Gaëlle Jeanmart, Coordinatrice de PhiloCité Adelaïde Lambert, Doctorante à l'ULiège Frédéric Laugrand, Anthropologue, Professeur ordinaire à l'UCLouvain Sophie Lenaerts, Doctorante à l'UCLouvain Laura Lentini, Citoyenne Jean Mallamaci, Chargé de projets, Théâtre de Liège Patrick Masset, Théâtre d'un jour Elsa Maury, Doctorante à l'ULiège / Erg Joël Michiels, Formateur en communication, auteur, comédien et gérant de société Yves Moreau, Professeur ordinaire, KU Leuven Thierry Müller, Travailleur hors emploi et militant du collectif "Migrations libres" Ximena Olivares, Docteur en psychologie Pierre Ozer, Chargé de recherche, The Hugo Observatory, ULiège Denis Pieret, Coordinateur de PhiloCité Catherine Poisquet, Citoyenne Nicolas Prignot, Professeur de philosophie, ERG / ESA Saint-Luc François Provenzano, Enseignant-chercheur, ULiège Dominique Roodhthooft, Citoyenne Nicolas Ruffini-Ronzani, Chargé de recherches FNRS / UNamur Nicolas Schroeder, Chargé de cours à l'ULB Denis Saint-Amand, Chercheur qualifié, FNRS / UNamur Marco Schmitt, Association du Quartier Léopold Renaud-Selim Sanli, Membre du Genepi Belgique Cataline Sénéchal, Chargée de mission Inter-environnement Bruxelles Olivier Servais, Professeur d'anthropologie, UCLouvain Anne Staquet, Professeur de philosophie, UMons Nicolas Thirion, Professeur ordinaire à la Faculté de Droit, ULiège Christine Van Acker, Citoyenne Graziella Vella, UMons

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