Manifestations estudiantines en Italie: fin du «réalisme capitaliste» transalpin?


Chronique rédigée par Gregorio Carboni Maestri (UCLouvain/ULB), publiée en primeur sur le site du Soir



Un des événements qui a contribué au ralentissement du mouvement social italien a été le sommet du G8 de Gênes en 2001, au cours duquel se produisirent des violences policières sans précédent dans l’histoire républicaine et dont la mort du jeune militant Carlo Giuliani a constitué l’épisode le plus dramatique. Ce traumatisme, ajouté à 30 ans de politiques néolibérales, ont en partie anesthésié ce qui fut l’un des environnements ouvriers les plus participatifs au monde. Au cours des dernières décennies, la population italienne a vécu l’une des périodes les plus graves de son histoire récente en matière de politiques récessives, avec un déclin d’1⁄4 de sa capacité productive. Ces circonstances ont fait du Bel Paese un contexte contradictoire. D’une part le surtravail (parmi les grands pays européens, l’Italie est celui où la main-d’œuvre travaille le plus grand nombre d’heures), de l’autre, 200.000 PME, 4,5 millions d’entreprises et une industrialisation diffuse qui font du pays de Dante la deuxième puissance manufacturière et le second exportateur net du vieux continent.


Main-d’œuvre et chômage


Plusieurs régions de la Botte sont parmi les plus riches du continent européen, avec le plein emploi dans de multiples zones métropolitaines (de 3 % à 4 % de chômage dans les provinces de Bergame, Brescia et Venise, alors qu’en région Bruxelloise, le taux de chômage est de 16 % et qu’il est de 7,9 % en Ile de France). Un peu partout dans le Centre et le Nord de la péninsule il y a un manque chronique de main-d’œuvre, spécialisé ou non. A l’opposé, le chômage des jeunes frôle les 28 % (alors qu’il est de 22 % en Wallonie et de 20 % en France) et les «NEET» (ni en emploi, ni en études, ni en formation) frôlent les 22 %. Le sud du pays connaît l’un des plus hauts taux de chômage d’Europe–15 % à Palerme, 29 % à Crotone, par exemple.


C’est dans une telle conjoncture qu’en 2015 le gouvernement de Matteo Renzi (libéral démocrate), instaura l’actuel «Parcours des compétences transversales et d’orientation», connu sous l’acronyme «PCTO». Ces stages obligatoires se déroulent pendant les trois dernières années des études secondaires (scuola secondaria, de 14 à 19 ans), conditionnant l’accès à l’examen de maturité (le bac italien). Ceci dans un système scolaire comptant déjà l’un des plus hauts volumes horaires au monde.


Travail, accidents, morts


Nombreux sont ceux qui dénoncent le fait que ce Parcours des compétences transversales et d’orientation ne constitue pas une initiation au travail, mais bel et bien une forme d’apprentissage à la discipline salariale. Depuis 6 ans, cette réforme est restée en vigueur malgré l’opposition du monde estudiantin. C’est dans le cadre d’une de ces formations professionnelles que Lorenzo Parelli, alors qu’il effectuait des travaux de menuiserie, a été tué par la chute d’une poutre dans la banlieue d’Udine. Un autre accident s’est produit à l’automne 2021, à Ancône: Giuseppe Lenoci, 16 ans, qui travaillait dans une entreprise de plomberie-chauffage, perdait la vie dans un accident. En 2021, 1.404 personnes sont mortes au travail en Italie (incidence de 2,3 pour 100.000 employés). Proportion qui se situe au-dessus de la moyenne européenne (1,8), mais en dessous d’autres États comme la France (2,7), l’Autriche (2,9), le Luxembourg (4,2) ou la Roumanie (4,3). Pour rappel, l’Europe a compté en 2021 plus de 4,6 millions de blessés au travail, la France enregistrant à elle seule 1,2 million d’infortunés, suivie de l’Allemagne (771.134), de l’Espagne (454.992) et de l’Italie (333.345). La différence avec d’autres pays est l’attention qui est donnée par les médias italiens aux morts et invalidés au travail, grâce notamment à la sensibilisation des syndicats.


Écoliers, futurs travailleurs


Les décès de Lenoci et Parelli, accompagnés de cérémonies et d’hommages officiels, ont provoqué une réaction immédiate des syndicats, des lycées et des collèges. Depuis octobre-novembre 2021, une vague insurrectionnelle s’est propagée dans le cycle secondaire, après les longs mois de confinement. Agitations qui surprennent par leur intensité et leur unité. Tous les vendredis, le mouvement estudiantin se déverse dans les rues des villes italiennes avec d’innombrables manifestations regroupant des centaines de milliers de jeunes. Peu à peu, des centaines d’établissements sont occupés du sud au nord de la botte. Dans la seule ville de Rome, plus de 50 écoles sont concernées. A Parme, la Surintendance régionale à l’instruction de l’Émilie Romagne a été saisie par les jeunes lycéens. Dans la même région, à Bologne, en décembre 2021 les universitaires du groupe Split avaient campé dans les couloirs du rectorat de la plus ancienne université du monde et occupé la chaîne The Student Hotel, réclamant un terme à la pénurie de logements.


Sexualité et géographie


A Milan depuis le 22 février 2022, le nombre d’écoles occupées est passé à 10. A Turin et dans sa périphérie, une quarantaine de lycées ont été occupés et 4.000 étudiants ont tenté de pénétrer dans le bâtiment de la Confindustria, le MEDEF italien: sept personnes ont été blessées. Les demandes de cette insurrection vont de la suppression des PCTO à la fin de l’ubérisation de l’éducation. Les étudiants demandent plus d’investissements publics, notamment sur les infrastructures, plus d’heures de cours d’histoire et géographie, la mise en place de cours d’éducation sexuelle et environnementale et une prise en charge psychologique des jeunes affectés par les effets des confinements. Les pancartes et slogans se radicalisent jour après jour: «Contre l’école des patrons!, Une autre école est possible!, Nos vies valent plus que vos profits!».


Formation professionnelle: une réforme


Dans les écoles occupées les étudiants organisent des débats, des vidéoconférences entre institutions occupées, des assemblées avec intellectuels ou des conférences d’activistes tels que l’ex-maire de Riace, Mimmo Lucano. Les cours, autogérés, vont de la géopolitique à la transition écologique en passant par l’identité de genre, le racisme, le marxisme et peuvent aborder, comme au Lycée Righi de Rome, des événements historiques récents, comme le G8 de Gênes ou la Guerre en Ukraine. Un écolier turinois a déclaré: «Nous nous sentons appartenir à un mouvement, nous sommes en train de le reconstruire. […] plus nombreux nous sommes, plus vite nous serons capables de résoudre les problèmes». D’État et républicaine, l’éducation publique italienne garde un prestige certain et, selon les déclarations de ces élèves en révolte, elle doit «être capable d’éduquer à la pensée critique et non à la répétition de notions», formant «des consciences et non des travailleurs précaires». Ces jeunes réclament une réforme structurelle, ainsi qu’un «aggiornamento» de la formation professionnelle, grande délaissée du système scolaire depuis quelques décennies. Un paradoxe, si l’on considère le poids de l’industrie dans l’économie transalpine et le fait que ce système de formation garantit, dans certaines provinces, un taux d’emploi, un an après l’obtention du diplôme, d’environ 90 %.


Jeunes, machines du futur


Le gouvernement Draghi a annoncé de prochaines négociations entre les régions et les ministères de l’Éducation et du Travail, pour se pencher sur les questions posées par les lycéens. Il propose une réforme de la formation professionnelle pour les 4.324 instituts techniques et un investissement de plus de 1,5 milliard d’euros pour ces derniers. Cet élan de générosité est favorisé par les taux de croissance exceptionnels du PIB italien (6,4 % en 2021, une prévision de 3,8 % en 2022). Une croissance qui pourrait néanmoins être compromise par la guerre en Ukraine et les sanctions contre la Russie, étant donné l’étroitesse des liens économiques entre les deux pays. Le ministre de l’Éducation, Patrizio Bianchi (centre-gauche), a affirmé que: «Les PCTO ne sont pas des débuts de travail mais une orientation vers la vie. Nous nous appliquons pour accompagner les jeunes à connaître le contexte dans lequel ils évoluent, dans la plus grande sécurité». Mais ce que ces jeunes semblent contester, c’est le sens même de mots tels que «orientation», «accompagnement», de «vie» dans le système économique. Il s’agit d’un choc idéologique qui ne va probablement pas se résoudre rapidement, d’autant plus qu’il coagule d’autres angoisses existentielles des Italiens. Les étudiants demandant une sécurité qui soit dans l’école, dans le social, dans le travail.


Écoles et usines


Le dimanche 20 février, au terme de trois jours de débats des États généraux de l’école, plus de 600 étudiants et une vingtaine d’entités sociales et associatives allant de l’antimafia, aux droits LGBTQ, se sont réunies à Rome, analysant le contenu du Manifeste national pour l’école publique développé par le syndicat national des étudiants (UDS). Parmi les revendications figurent un revenu direct aux études et la suppression de toute forme d’évaluation certificative. La confédération syndicale CGIL-CISL-UIL y a annoncé une semaine de mobilisation pour la sécurité au travail. Ces événements s’inscrivent de manière plus générale dans une résurgence des luttes contre les délocalisations, comme celles de Indesit (actuelle Whirlpool) à Naples; des usines GKN à Florence; de Saeco dans les Apennins bolognais; de Caterpillar dans les Marches ou de Pfizer en Sicile. L’élan de solidarité exprimé par une partie du corps social envers des victimes de fermetures d’usines, semblent indiquer que la phase post-traumatique qui avait suivi le G8 de Gênes touche à sa fin. Les dernières manifestations de masse contre «l’hystérie belliciste», comme celle devant la base Otan de Ghedi, semblent le confirmer.

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