Penser et agir à partir de la vulnérabilité

Updated: May 19


Chronique rédigée par Diane BERNARD (Université Saint-Louis–Bruxelles), publiée en primeur sur le site du Soir



Il est saisissant de constater qu’au-delà des clivages idéologiques se pratique aujourd’hui une action publique fondée sur les plus fragiles, soutenue par la quasi-unanimité des partis politiques: l’ensemble de la population accepte diverses privations pour protéger les plus vulnérables face à la pandémie de coronavirus. Nous renonçons à notre liberté de circulation, nous privons des moments conviviaux, culturels, sportifs qui font habituellement notre quotidien voire notre bonheur, mettons nos activités professionnelles en veilleuse voire en danger… le tout au nom de notre propre sécurité mais souvent aussi, voire d’abord, pour protéger d’autres personnes plus que nous-mêmes.


La détresse de la finitude conscientisée

Sans doute l’adhésion massive à ces mesures si contraignantes est-elle moins due à un sens soudainement massif de la collectivité et de la solidarité qu’au lien entre la menace virale et notre peur d’être malade, de mourir–un sentiment que nous connaissons toutes et tous, que nous éprouvons dans nos corps. Je pourrais mourir. Mes parents, mes proches pourraient mourir. De ce virus, maintenant, demain. Il y a dans le «choc» du coronavirus un surgissement de réel qui touche aux angoisses intimes de toute personne humaine, à la détresse d’une finitude conscientisée.

Un positionnement différent face à la maladie et la mort


Et sans doute nous positionnons-nous face à la maladie et la mort autrement, en 2020, que par le passé–ce qui pourrait d’ailleurs expliquer que l’épidémie de 1968, par exemple, n’ait pas donné lieu à des mesures comparables à celles que nous connaissons et acceptons aujourd’hui. Peut-être parce que beaucoup d’entre nous n’ont pas connu la guerre, peut-être parce que notre rapport à la science a évolué, le vécu individuel de chacun·e paraît s’accommoder moins, aujourd’hui, des limites imposées à nos corps par notre vie corporelle–qu’il s’agisse des marques du vieillissement, d’un aspect physique «hors normes», du handicap, de la mort ou d’un virus encore méconnu.

Un enjeu primordial pour notre organisation politique


Quelles qu’en soient les causes sociologiques voire anthropologiques exactes, on observe actuellement comme un consensus, courageusement et collectivement assumé, sur un critère d’action politique (au sens individuel comme collectif): la fragilité de certain·e·s face au coronavirus. La vulnérabilité des corps.

Par-là, nos efforts actuels et les positions adoptées par nos responsables politiques font écho à certaines des réflexions que mène Judith Butler, une philosophe états-unienne, depuis la publication de son ouvrage Vie précaire, en 2004: Butler interroge le potentiel politique que revêt la notion de vulnérabilité, plaçant au cœur de son projet démocratique (radical) la «précarité» des corps et l’incertitude des vivants qui lui est associée. Elle montre notamment que cette précarité est définie et redéfinie selon les tendances politiques et que le statut socio-économique des individus influence directement la perception collective de leur vulnérabilité ainsi que les réponses que la communauté accepte d’y apporter. Être vivant·e·s–et en bonne santé–est un enjeu primordial pour notre organisation politique. Et pose la question de la valeur qu’on reconnaît à la vie des un·e·s et des autres.

La vulnérabilité constitue un critère politique singulier, abondamment théorisé mais peu mobilisé dans les discours de nos autorités, sauf depuis quelques semaines où il semble l’emporter sur tous les autres–dans son sens physique, du moins.

Plusieurs vulnérabilités


Le coronavirus nous met directement en danger: il semble plus proche de nous, nous l’éprouvons plus intimement que l’angoisse d’avoir à traverser la Méditerranée en canot ou la peur de dormir dehors. Mais si, aujourd’hui, nous avons peur pour nos grands-parents, nos amis et les personnes les plus exposées à la contamination, si nous craignons la mort des corps dans son réel le plus cru et le plus douloureux, la vulnérabilité n’est pas seulement physique. D’autres vulnérabilités ne sont pas moins dramatiques quoiqu’elles semblent nous toucher de plus loin, porter sur des objets d’anxiété que nous pratiquons moins ou sur des détresses moins existentielles qu’un souffle qui se suspend, un cœur qui ne bat plus, un corps sans lendemain. En Belgique comme partout ailleurs, en 2020, la vulnérabilité est aussi sociale, culturelle, économique.

Une nouvelle ligne que nous sommes capables de suivre


Si nous pouvions nous souvenir de notre peur, de notre courage et de nos renoncements face au virus, si nous pouvions ne pas oublier qu’il nous a semblé «sensé» de faire tous ces efforts au nom des plus fragiles, les événements actuels, ainsi surtout que l’engagement collectif qu’ils suscitent, pourraient bien fonder une autre politique, dès maintenant et pour ce qui suivra le confinement. Il y a là un sens politique qui s’applique au-delà de l’urgence qui caractérise la pandémie: penser et agir en partant des plus fragiles, consentir un effort collectif dans l’objectif de protéger les plus vulnérables–au sens physique comme culturel, social et économique–est une idée-force qui pourrait nous servir de boussole. Politiquement, il y a là une véritable direction, dont nous savons aujourd’hui que nous sommes capables, collectivement et individuellement, de la suivre.

Penser en termes de fragilité


Agir sur la base de la vulnérabilité ne consisterait pas à énumérer les critères de fragilité et les groupes à risque (au risque d’ailleurs de les essentialiser ou de les stigmatiser), pas non plus à quantifier l’importance respective des difficultés pour les classer par ordre de priorité mais, bien plutôt, à nous interroger, dans toute décision et action politique, sur le sort des plus vulnérables. Sur ce que les plus fragiles en sentiront comme effet, directement ou non. Sans pour autant transformer nos institutions en un État paternaliste dont la «biopolitique» voudrait et définirait notre bien à notre place, ce critère politique pourrait se révéler formidable: nous pourrions prendre la décision d’envisager toujours les conséquences qu’aurait telle ou telle mesure pour les plus fragiles, consentir à un effort collectif pour soutenir ces personnes, abandonner le renvoi permanent à la croissance économique (au profit de qui?), les choix dans l’intérêt du plus grand nombre qui emportent si souvent un oubli des minorités…

Saisir la fragilité dans toutes ses dimensions


Il s’agirait, au fond, d’entendre les appels de philosophes qui, comme Amartya Sen ou Martha Nussbaum, invitent à penser le lien social et l’action politique sur la base des injustices et inégalités, dans leur singularité, sans prédéfinir ce à quoi aspire chaque individu. Le fondement qu’ils proposent là est très différent (du droit) de la non-discrimination, qui montre si souvent ses limites: plutôt que d’une catégorisation a priori des personnes et situations, ils partent de notre interdépendance, due à la vulnérabilité que nous connaissons toutes et tous–fût-ce, pour les mieux lotis, au tout début et à la toute fin de notre existence seulement. Les circonstances que nous connaissons actuellement, ainsi que l’engagement courageux par lequel nous y répondons, font ainsi écho à leurs écrits: on y trouve l’appel à une action individuelle et collective orientée par la fragilité. La fragilité de la vie, dans toutes ses dimensions.

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