Pour une révolution énergétique sans gaz et sans nucléaire


Chronique rédigée par Loïc Cobut (USL-B), publiée en primeur sur le site du Soir



Ces derniers mois, le débat sur l’arrêt du nucléaire en Belgique a été au cœur de l’agenda politique. Ce débat sera très certainement relancé au mois de mars, lorsque le gouvernement fédéral sera amené à confirmer le «plan A», c’est-à-dire la fermeture des sept réacteurs existants, devant être en partie remplacés par l’ouverture de centrales à gaz. Dans ce contexte, un groupe de militants a fait parler de lui: le groupe citoyen Dégaze, qui se positionne tant contre le nucléaire que contre le gaz. Une position qui a la qualité de décentrer le débat sur le nucléaire de la manière dont il a été présenté par les partis politiques. Le groupe Dégaze se base notamment sur un rapport de la Commission de Régulation de l’Électricité et du Gaz (CREG) de 2020 pour soutenir sa position. Par ailleurs, d’autres acteurs ont créé des scénarios de mixe électrique qui se passent du nucléaire et du gaz. On peut penser à l’association Négawatt en France mais aussi à l’ambitieux récent rapport de RTE, le gestionnaire du Réseau de Transport et d’Électricité de France, sur la décarbonation de l’électricité à l’horizon 2050. Le but de cette contribution est de se dégager du débat sur les conditions techniques de la faisabilité d’un scénario «ni gaz, ni nucléaire» en Belgique, sans pour autant nier son importance, et d’aborder des dimensions négligées dans le débat. Pourquoi la position du groupe Dégaze est-elle intéressante? Une réponse à travers trois dimensions.


Le respect des limites planétaires comme boussole


La première dimension est évidemment le non-respect des limites climatiques et environnementales à cause de nos modes de production et de consommation. Je parle ici de la limite de 1,5ºC, entérinée dans l’Accord de Paris, et des limites liées à l’effondrement de la biodiversité. Dans la littérature scientifique, c’est le terme «limites planétaires» qui est utilisé pour évoquer cette vision holistique. Cette première dimension, qui paraît évidente, est étonnamment peu présente, voire inexistante, dans les débats politiques sur le gaz ou le nucléaire. Comment, en restant ancrés dans le nucléaire ou dans le gaz, pourrions-nous évoluer vers une utilisation plus raisonnée des ressources naturelles dans le cadre de ces limites? En effet, il paraît peu évident que nous puissions respecter ces limites planétaires avec une production électrique inchangée, peu importe que celle-ci repose sur du gaz ou du nucléaire. Il faut donc tenter de définir le bon équilibre entre une plus grande sobriété énergétique ancrée dans le respect des limites planétaires, d’une part, et production d’électricité, de l’autre. Cet équilibre n’apparaît malheureusement pas comme la boussole au cœur des discussions politiques de ces derniers mois. Un maintien ou une hausse de la capacité de production d’électricité avec du gaz ou du nucléaire ne risque-t-il pas de nous enfermer dans un système où nous continuerions à consommer autant que maintenant?


Profiter de la révolution énergétique pour accroître la démocratie


La deuxième dimension qui me vient à l’esprit est celle de la démocratie énergétique. Cette révolution énergétique permet de rebattre les cartes au sein du secteur de l’électricité. Longtemps opaque et dominé par des acteurs en position de (quasi) monopoles, le processus de libéralisation européen du secteur de l’électricité entamé dans les années nonante, couplé à la décentralisation de la production électrique, a ouvert la voie à une réappropriation citoyenne des moyens de production. En redevenant propriétaire de la production électrique via des panneaux solaires, des pompes à chaleur, des éoliennes ou des petites installations hydrauliques (notamment au travers de coopératives), le citoyen peut contribuer à accroître la place de la démocratie dans ce secteur. Concrètement, cela se traduit par le support à l’intégration de nouveaux petits acteurs sur le marché de l’énergie, une ouverture de ce secteur à des logiques délibératives et à une redistribution des bénéfices de la production (et parfois même de la fourniture) d’électricité. À l’heure actuelle, la question de la réappropriation citoyenne de la production électrique est essentiellement cantonnée dans des milieux privilégiés et masculins, tel que démontré par une récente publication. En effet, dans un article de 2019 (1), Lapniewska (Jagiellonian University, Cracovie) démontre que les personnes actives au sein de structure telles que les coopératives d’énergies renouvelables sont majoritairement des hommes. L’auteure explique que cela rend compte d’une vision stéréotypée de l’énergie comme «technique», donc masculine. Il semble donc important qu’en parallèle d’une réappropriation citoyenne de l’énergie, l’État assure que ce phénomène ne vienne pas creuser des inégalités déjà existantes, que celles-ci soient liées au genre ou encore aux statuts sociaux.


L’État comme acteur qui unit révolution énergétique et lutte contre la précarité énergétique


La troisième dimension est celle de la précarité énergétique. En s’assurant de ne pas creuser les inégalités existantes dans nos sociétés, l’État doit, dès à présent, servir de gouvernail pour réellement mettre les citoyen·ne·s au centre de la révolution énergétique. L’État peut atteindre cet objectif en incluant les publics précarisés dans les processus délibératifs en lien avec l’énergie. En effet, comme expliqué par les chercheur·e·s Sorman, Turhan et Rosas-Casals (2), il est urgent de créer des plateformes de discussions délibératives populaires portant sur les questions , comment et quand les objectifs de la révolution énergétique doivent être atteints et de ce qui est fondamentalement désirable. En outre, la séquence Gilets Jaunes de 2018 nous a rappelé que tous les publics devaient être écoutés lors des discussions politiques portant sur l’énergie. L’État peut également atteindre cet objectif en garantissant l’accès à une énergie propre et bon marché aux ménages en situation de précarité énergétique. Nous l’avons vu ces dernières semaines, le tarif social pour l’électricité ne semble pas protéger les ménages les plus lourdement affectés par la hausse des prix. Dans ce contexte, quatre recommandations fortes semblent de mise pour l’État.


Il faut d’abord investir dans les énergies renouvelables pour garantir un prix peu élevé. S’impose ensuite de davantage subsidier la rénovation des bâtiments les plus énergivores et la pose de panneaux solaires avec capacité de stockage et ce, en priorité, au sein des ménages en situation de précarité énergétique. Investir dans une campagne d’incitation à la sobriété énergétique (et non seulement à la sobriété électrique) est en outre nécessaire, et ce surtout auprès des catégories les plus aisées (qui polluent bien davantage que les publics précarisés) qu’il faudra certainement finir par taxer plus durement puisque les politiques d’incitation climatiques semblent clairement avoir des limites. Enfin, l’État doit investir de manière égale dans une campagne de sensibilisation à la flexibilité de la consommation en électricité. En bref, une consommation flexible est une consommation qui serait liée à des signaux envoyés directement aux consommateurs par les gestionnaires de réseaux pour leur indiquer le meilleur moment pour consommer de l’électricité, en fonction de la production d’énergies renouvelables et du prix de l’électricité. Par ailleurs, dans une société où les tâches ménagères sont toujours davantage supportées par les femmes, il est essentiel que cet effort aille de pair avec une répartition égale des tâches ménagères avec les hommes, afin que cette flexibilité ne devienne pas un poids supplémentaire pour les femmes.


Ces dimensions de lutte contre la précarité énergétique, de promotion de la flexibilité de la demande, de la sobriété énergétique et d’une dose de démocratie énergétique représentent des transformations sociétales, sociales, économiques, culturelles et comportementales clés pour la révolution énergétique des prochains mois. Il ne reste en effet plus que 7 ans et 5 mois avant d’atteindre la limite 1,5ºC. Elles permettent de mettre l’accent sur les processus liés à cette révolution énergétique, au lieu de ne se concentrer que sur le résultat (la production d’électricité décarbonée). En d’autres mots, la révolution énergétique doit aussi servir d’autres luttes émancipatrices afin de lui donner un ancrage social. Nous faisons ici l’hypothèse que les énergies renouvelables portent davantage ce type d’effets transformateurs que le nucléaire ou le gaz. Le scénario ni nucléaire ni gaz reste trop peu exploré au sein du monde politique. Il y a fort à parier qu’il fasse peur à des acteurs politiques ancrés dans des logiques électorales puisqu’un tel scénario fait place à une société en descente énergétique, c’est-à-dire moins alimentée en énergie, donc en marge de l’imaginaire d’une société moderne et confortable. Pourtant, il est légitime de repenser le bien-être social dans un contexte de descente énergétique et de le placer, ainsi que le respect des limites planétaires, au centre du débat politique. Cette peur ne serait-elle pas le reflet de l’incapacité de nos élus à nous proposer autre chose qu’un système dépendant des modes de consommation et de production qui sous-tendent les crises multiples de notre époque? Ou encore le reflet de l’incapacité de nos élus à sortir de l’idéologie néolibérale pour transformer l’État en un acteur stratégique capable d’organiser cette révolution énergétique?



(1) Lapniewska, Z. (2019). Energy, equality and sustainability? European electricity cooperatives from a gender perspective. Energy Research & Social Science, Vol. 57. DOI: 10.1016/j.erss.2019.10124.

(2) Sorman, A. H., Turhan, E., & Rosas-Casals, M. (2020). Democratizing Energy, Energizing Democracy: Central Dimensions Surfacing in the Debate. Frontiers in Energy Research, 8(October), 1–7. DOI: 10.3389/fenrg.2020.499888

17 views0 comments