«Pourquoi la crise du coronavirus est une bombe à retardement pour le climat»

Updated: May 15


Chronique rédigée par François GEMENNE (Université de Liège), publiée en primeur sur le site du Soir



Une ritournelle qu’on entend beaucoup, ces jours-ci, vante les mérites du coronavirus pour l’environnement. Le ciel est plus bleu, l’air est plus pur, les oiseaux reviennent dans les villes et les cygnes sur les canaux de Venise… «La nature reprend ses droits», disent les uns. «La crise est une bonne nouvelle pour le climat», disent les autres. Et beaucoup d’enfoncer – de bonne foi – une évidente porte ouverte: «On devrait appliquer au changement climatique les mêmes mesures que celles qu’on prend face au coronavirus».

Ce serait commettre une grave erreur. Je passe rapidement sur l’indécence qu’il y aurait à se réjouir des bénéfices environnementaux de la crise actuelle, devant la détresse de nombreuses familles face à la maladie ou au confinement, sans même parler du dévouement des personnels de première ligne.

Des efforts sans doute insignifiants

A long terme, cette crise sera une catastrophe pour le climat. Bien sûr il existe des effets positifs de court terme pour l’environnement: la pollution atmosphérique a atteint des niveaux planchers dans la plupart des villes confinées, et les émissions mondiales de gaz à effet de serre sont à la baisse depuis janvier. Mais sur le long terme, ces effets seront vraisemblablement insignifiants, et voici pourquoi.


1. Tout d’abord, les émissions de gaz à effet de serre ont toujours tendance à rebondir, après une crise. On le voit déjà en Chine, où l’activité industrielle a déjà repris, comme on l’avait vu après la crise économique de 2008-2009. Le climat a besoin d’une baisse soutenue et régulière des émissions de gaz à effet de serre, pas d’une année «blanche». Le changement climatique est un problème d’accumulation des gaz à effet de serre au cours du temps: quelques semaines de confinement n’y changeront rien. 2. Ensuite, une fois la crise passée, les gouvernements devront injecter des milliards d’euros, de dollars et de yuans pour relancer l’économie. Ils disposeront d’un instrument massif de planification économique, inédit dans l’Histoire récente. Mais au lieu d’un «Green New Deal», beaucoup préféreront tendre une bouée de sauvetage à l’industrie fossile. Le Canada a déjà annoncé un plan de relance de son industrie pétrolière et gazière. La Chine envisage déjà la construction de centaines de nouvelles centrales à charbon pour relancer la machine industrielle. Et après le vote d’un plan de relance à 2.000 milliards de dollars par le Congrès américain, les cours de bourse des compagnies pétrolières, aériennes et des croisiéristes se sont envolés. Alors que le prix du baril de pétrole est au plus bas, les plans de relance économique pourraient être l’occasion de faire émerger enfin une économie post-carbone. Au lieu de cela, on risque bien de faire exactement le contraire, et de revenir plusieurs années en arrière. Seule la Corée du Sud, qui a rapidement vaincu la pandémie, a mis sur la table un plan de relance orienté vers la sortie des énergies fossiles.

3. Beaucoup de gouvernements risquent aussi d’en profiter pour remettre en cause les quelques mesures engagées pour lutter contre le changement climatique, au nom de la relance économique. La République Tchèque et la Pologne demandent déjà l’abandon du Green New Deal européen, alors qu’il s’agissait pourtant de la mesure phare de la nouvelle Commission. Et la coopération internationale risque de pâtir durablement de cette crise mondiale que les Etats auront pourtant gérée chacun pour soi. Après la crise économique de 2008-2009, la COP17 de Durban avait décidé de mettre au frigo les négociations sur un nouvel accord climatique, pour ne les rouvrir (avec succès) que pour la COP21. La COP26, qui doit s’ouvrir en novembre à Glasgow, était pourtant décisive. Mais on voit mal comment il sera possible de demander aux gouvernements d’en faire plus pour le climat, alors que tous auront les yeux rivés sur la reprise de la croissance économique. 4. Enfin, si l’on continue à dire aux gens que la crise actuelle est «bonne pour l’environnement», ou qu’il faudrait «appliquer au climat les mêmes mesures que pour le corona», on finira par installer l’idée que la lutte contre le changement climatique implique la mise à l’arrêt de l’économie, la limitation des échanges et l’enfermement chez soi. Il ne faut pas s’en cacher: c’est le projet politique de certains tenants de la collapsologie. Mais je doute fort que nous nous souviendrons plus tard de cette époque de confinement comme d’une époque bénie, où nous réduisions drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre.

Pas de vaccin contre le réchauffement climatique

Attention donc à cette rhétorique messianique que l’on entend beaucoup, selon laquelle la nature nous adresserait un «ultimatum» avant de «reprendre ses droits». La crise du coronavirus et le changement climatique possèdent évidemment de nombreux traits communs – leur caractère mondial, la nécessité de réponses urgentes, les alertes scientifiques – mais ce sont deux problèmes fondamentalement différents, qui appellent des réponses différentes. Pour l’instant, la pandémie touche surtout des pays industrialisés, en Europe ou aux Etats-Unis. Le changement climatique touche avant tout des pays en développement, et les populations les plus pauvres de ces pays: personne n’imagine que les princes Albert de Monaco ou Charles d’Angleterre puissent en être victimes. Contrairement au coronavirus, on ne peut pas espérer des bénéfices immédiats et localisés de ses propres actions. Et surtout, le changement climatique n’est pas une crise: c’est une transformation irréversible. Il n’y aura pas de retour à la normale, pas de vaccin contre le changement climatique. Et il faudra des mesures structurelles, qui engagent une véritable transformation de la société et de l’économie.

Retrouvons le sens commun

Puissions-nous néanmoins tirer certaines leçons essentielles de cette crise: la nécessité de réinvestir dans les services publics, de relocaliser certaines chaînes de production, de revenir à l’essentiel et en particulier de retrouver le sens du commun. Et arrêtons de dire que la crise actuelle est «bonne pour le climat», ou qu’il faudrait «traiter le changement climatique comme le Covid-19»: ce n’est pas vrai, et ce n’est pas comme ça qu’on pourra penser l’après-crise.


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