Pratiques policières et réactions communales

Updated: May 15



Contribution signée Muriel Sacco (ULB)



Problèmes liés au confinement

Dans les quartiers populaires et immigrés du croissant pauvre de Bruxelles, comme dans ceux d’autres grandes villes belges ou européennes, le confinement s’est greffé à une situation préalable d’inégalités sociales et de sentiment de discrimination ethnico-raciale. Il en résulte un renforcement de problèmes déjà perceptibles à plusieurs niveaux:


  1. Dans les quartiers sensibles, l’impression d’enfermement précède le confinement, qui n’a fait qu’accentuer un phénomène préexistant de ségrégation socio-spatiale (Corijn et Vloeberghs, 2009; Vandermotten, 2014). Cette dernière se caractérise par l’exiguïté et l’inconfort des habitations, la promiscuité liée à la densité de l’habitat, ou encore le manque d’espaces verts et publics au regard du nombre d’habitants. En contraignant les habitants à rester chez eux et en limitant davantage encore l’accès à l’espace public, le confinement a renforcé la pénibilité des conditions de vie dans un espace privé souvent inadapté–sans oublier que, dans la plupart des cas, vivre dans ces quartiers ne relève pas d’un choix à proprement parler, mais de la gestion de différentes contraintes et facteurs sociaux.

  2. Aux conditions matérielles qui rendent la vie dans ces quartiers difficile et peu attractive (Sacco, 2010), il faut ajouter la surveillance policière et les contrôles fréquents auxquels est soumise la population (Mathieu et al., 2015). En temps normal, les jeunes ressentent en particulier une difficulté à se mouvoir en dehors de leur quartier en raison de la méfiance qui porte sur eux. Ils sont ainsi soumis à des formes d’assignation spatiale (Caillez et al., 2008; Devleeschouwer, 2015). Mais ils sont également contraints dans leur mobilité et dans leur présence au sein des espaces publics de leur quartier par les contrôles réguliers d’identité, qui rendent leur présence illégitime et problématique. Avec le confinement, la présence policière et les dispositifs de dissuasion ont été maintenus. Les interventions semblent plus nombreuses dans certains quartiers que dans d’autres, ce qui renforce l’impression d’une surveillance policière teintée de racisme et de discrimination (Rea, 2006). Alors que les tensions liées au confinement dans des espaces exigus ne faiblissent pas, s’exerce une pression supplémentaire sur la présence des jeunes dans les espaces publics.

  3. Les relations difficiles entre les habitants et les pouvoirs publics locaux, ainsi que le sentiment d’abandon déjà existant sont renforcés (Sacco, 2010). En temps de confinement, ces facteurs mènent à des réactions difficilement canalisables par le travail social et associatif qui est d’ordinaire à l’œuvre (Touzri, 2007; Smits et al., 2015). L’accident tragique survenu le 10 avril 2020, qui a coûté la vie d’un jeune homme de 19 ans sur son scooter alors qu’il tentait d’esquiver un contrôle de police, illustre la méfiance à l’égard des forces de l’ordre et des pouvoirs publics. Il montre en outre que les pratiques policières ne sont pas toujours adéquates et proportionnées à la nature des faits à verbaliser. On peut se demander s’il était raisonnable de poursuivre en voiture un jeune homme qui roulait sur son scooter (sans casque) pour la vie de celui-ci et des autres usagers de l’espace public?Un tel incident conduit légitimement à interroger la dimension discriminante des contrôles et l’adéquation des réponses des pouvoirs publics dans de telles circonstances.

Par les modalités de sa mise en œuvre, qui empêchent la tenue de tout rassemblement, le confinement rend difficile la médiation associative et sociale ou l’interpellation citoyenne des acteurs publics communaux et policiers. Si les indignations se manifestent sur les réseaux sociaux et par la voie médiatique, le dialogue avec les autorités communales en revanche ne semble pas à l’ordre du jour.

En conclusion, si le confinement risque de servir de prétexte pour retarder la tenue de tels débats, au nom du maintien de l’ordre public, il risque également d’alimenter les tensions sociales qui résultent de l’indignation face à de telles pratiques, jugées discriminantes, et nourrir la rupture de confiance entre les habitants et les pouvoirs publics dans ces quartiers.


Enjeux sociétaux soulevés par le déconfinement


Les enjeux du déconfinement relèvent de la reconnaissance des populations stigmatisées et ségréguées, ainsi que de la nécessité d’un débat démocratique avec ces dernières.


Dans les prochaines semaines vont se multiplier les interpellations sur l’adéquation et la proportionnalité de l’intervention des forces de police dans les quartiers dits sensibles et à l’égard des populations discriminées. Le problème sera d’organiser ces interpellations et débats, qui ne supporteront pas le report à une période plus sûre sur le plan sanitaire. Or les conditions du confinement empêchent non seulement les rassemblements à la mémoire du jeune homme décédé, mais aussi les débats et interpellations citoyennes à l’égard du monde politique. Il semble urgent de rétablir les conditions d’un débat avec les citoyens dans les espaces locaux agités par ces questions d’injustice, de reconnaissance et de discrimination. L’enjeu réside autant dans la nécessité de pallier le déficit démocratique que de prévenir le risque de nouvelles manifestations de la tension sociale dans un contexte où certains pouvoirs communaux annoncent déjà des sanctions plus importantes et systématiques par rapport au non-respect des interdictions de réunions publiques et privées.


Le déconfinement ne peut éluder les pratiques de la démocratie locale et participative. Il doit permettre la tenue des débats indispensables, où toutes les parties concernées pourront s’exprimer ou être représentées. Si les contacts physiques sont encore proscrits, il convient de s’assurer que les nouvelles technologies rendront possibles les prises de parole et l’écoute par le plus grand nombre.


Les pouvoirs spéciaux pris au niveau communal n’empêchent en rien de continuer ou d’entamer le dialogue avec la population, dans la mesure où ils ne suspendent pas l’impératif de maintien et d’amélioration de la qualité des relations entre les pouvoirs publics locaux et leurs administrés.


Recommandations


  1. Créer des canaux de dialogue entre les pouvoirs publics communaux et les citoyens, par exemple l’organisation de forums de discussion en ligne. Le but est d’ouvrir le débat au-delà de la sphère médiatique, pour éviter de balayer les avancées et les pratiques de la démocratie locale et participative auxquelles certains citoyens, issus des franges sociales les plus vulnérables, commencent à se familiariser.

  2. Réévaluer et adapter la pertinence des protocoles d’action des forces de police en fonction de la période de crise actuelle, ainsi que des spécificités locales et territoriales.

  3. Évaluer la pertinence des mesures de confinement et d’interdiction de réunions, privées ou publiques, anticiper les réactions et trouver des solutions adaptées. Un durcissement des sanctions liées au non-respect des mesures risque de tendre les relations avec les forces de l’ordre et de multiplier les comportements d’évitement des contrôles.

  4. Limiter la voie répressive, la peur de la contagion et la limitation des libertés suscitant suffisamment d’angoisse et de frustration.


Références

Calliez, Julie; Bailly, Olivier, 2008, Jeunes en ville, Bruxelles à dos? L’appropriation de l’espace urbain bruxellois par des jeunes de différents quartiers, SOS Jeunes, Samarcande, Inter-Environnement Bruxelles. Corijn, Eric; Vloeberghs, Eefje, 2009, Bruxelles!, Bruxelles, VUB Press, Cahiers Urbains.

Devleeshouwer, Perrine, 2015, «Attachement au local et ancrage territorial, un prisme trop restreint pour comprendre le rapport à la ville des jeunes bruxellois», in Bruxelles, ville mosaïque. Entre espaces, diversités et politiques, Bruxelles, PUB. Mahieu, Valentine; Ravier, Isabelle; Vanneste, Charlotte, 2015, Vers une image chiffrée de la délinquance enregistrée des jeunes en Région de Bruxelles-Capitale, Bruxelles, Recherche réalisée à la demande de l’Observatoire Bruxellois de la Prévention et de la Sécurité, 155 p.

Rea, Andrea, 2006, «Les émeutes urbaines: causes institutionnelles et absence de reconnaissance», Déviance et société, Vol. 30.

Sacco, Muriel, 2010, «Cureghem: de la démolition à la revitalisation», Brussels Studies, 2010, n° 43.

Smits, Wendy; Spruyt, Bram, Van Droogenbroeck, F., 2015, Verenigde Steden. Verschillen in participatie aan het verenigingsleven naar verstedelijking bij Vlaamse Jongeren. In Diversiteit.

http://www.vub.ac.be/TOR/publication/verenigde-steden-verschillen-in-participatie-aan-het-verenigingsleven-naar-verstedelijking-bij-vlaamse-jongeren/

Touzri, Abdelfattah, 2007, Développement local, acteurs et action collective. Les minorités issues de l’immigration et les dispositifs de revitalisation urbaine dans la commune de Molenbeek-Saint-Jean, Louvain-La- Neuve, Presses universitaires de Louvain, 344 p.

Vandermotten, Christian, 2014, Bruxelles, une lecture de la ville, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles.

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