Romain Rolland était-il «poutiniste»?


Chronique rédigée par Anne Morelli (ULB), publiée en primeur sur le site du Soir



Il est très difficile de faire comprendre, en Belgique, aux étudiants d’aujourd’hui, l’enthousiasme qui a poussé, il y a cent ans, d’autres jeunes à participer–pour certains volontairement–à la Première Guerre mondiale.


La rivalité entre les puissances européennes de l’époque leur semble incompréhensible.


Rappelons qu’au début de la Première Guerre mondiale, la «Triple Entente» réunit la France, la Grande-Bretagne et la Russie tsariste dans le but d’isoler l’Allemagne. De l’autre côté, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie forment la «Triple Alliance». Il est difficile de croire aujourd’hui que tous les «barbares» étaient réunis d’un même côté et les «démocrates» (alliés au tsar) de l’autre. Les jeunes actuels ont très généralement intériorisé la thèse de l’«inutile boucherie saignant une génération», et le nationalisme anti-boche du début du XXe siècle leur semble risible.


Ils s’esclaffent franchement en apprenant que des rues de Bruxelles, dont le nom évoquait les «ennemis», ont été débaptisées après la défaite de l’Allemagne et de l’Autriche. De même, on n’a plus parlé, lorsque ces pays furent écrasés, de «café viennois», mais de «café liégeois» (pour saluer la résistance des forts de la ville à l’invasion allemande), et les «boules de Berlin» sont devenues pour un temps des «boules de l’Yser».


Lorsqu’on en vient à leur parler de l’infime minorité qui–des deux côtés de la frontière–avait refusé de s’investir dans le conflit et avait prôné une solution négociée, on voit des jeunes auditeurs soulagés d’apprendre qu’au milieu de ce délire nationaliste, il y avait donc au moins quelques personnes sensées ne se laissant pas entraîner à la haine envers ceux qui ont une autre nationalité.


La difficulté d’être pacifiste en temps de guerre


Le principal ténor de l’humanisme internationaliste, Jean Jaurès, qui, quelques jours avant l’invasion allemande, galvanisait, au Cirque royal de Bruxelles, la foule venue l’acclamer et défilant au cri de «Guerre à la guerre», est assassiné le 31 juillet 1914.


Sa voix est donc étouffée à la veille du conflit alors qu’elle était écoutée, et même vénérée, dans les divers partis socialistes des pays désormais belligérants.


Reste alors la voix de Romain Rolland, homme de lettres, musicologue, internationaliste. Il cherche un moyen de communion entre tous les êtres humains. Il ne veut pas mettre à l’écart, comme le prônent les chauvinistes français, Beethoven et Richard Strauss (qui est d’ailleurs un de ses amis personnels) parce que nés dans le camp «ennemi».


Il critique les deux camps dans leur volonté belliciste et dénonce la démence dans laquelle sombre l’humanité.


Ami de Stefan Zweig, il publie un appel pacifiste (Au-dessus de la mêlée) qui fait dire à Zweig que Rolland est la «conscience de l’Europe».


Bien qu’il ait été couronné en 1915 par le Prix Nobel de littérature, Romain Rolland est vilipendé par tous les va-t-en-guerre et les médias dont ils se servent. Ses appels au désarmement et à la cessation des combats y sont évidemment ignorés.


Prudemment exilé en Suisse, il est accusé d’être un traître à la patrie française, un agent de l’ennemi, un pion de Guillaume II, ce «Kaiser» allemand, qui sert d’épouvantail en France.


Et aujourd’hui…


La bêtise nationaliste est sans frontières et défie le temps.


On a vu récemment l’Université «Bicocca» de Milan interdire à Paolo Nori de donner un cours consacré à l’écrivain russe Dostoïevski (1821-1881).


Le concert d’un groupe folklorique suédois a été annulé à Uppsala parce que… il jouait de la balalaïka.


Une cantate de Prokofiev (1891-1953) a été supprimée par l’Orchestre national de Slovaquie, comme la représentation de Boris Godounov de Moussorgski (1839-1881) par l’Opéra de Varsovie. Même la Scala de Milan a procédé à ces censures absurdes.


Les musiciens et chefs d’orchestre détenteurs d’un passeport russe, quelles que soient par ailleurs leurs convictions politiques, sont «déprogrammés», écartés, montrés du doigt par des institutions culturelles européennes.


L’Académie européenne du cinéma boycotte tous les films russes pour les «European Film Awards».


Cerise sur le gâteau dans l’excès de zèle et le ridicule, le MR bruxellois a suggéré qu’on débaptise la rue de Russie (La Libre du 6 mai 2022), ignorant sans doute qu’en 1918 les fureurs nationalistes avaient déjà débaptisé à Bruxelles toutes les rues évoquant l’Allemagne et l’Autriche.


«Pacifiste» est redevenu une injure comme lors de la Première Guerre mondiale et le mot équivaut aujourd’hui à être considéré comme un «agent de Poutine».


Romain Rolland, resté, malgré le conflit entre la France et l’Autriche alliée à l’Allemagne, l’ami de Stefan Zweig, n’aurait certainement pas davantage renié aujourd’hui son autre ami, l’écrivain russe Maxime Gorki, avec lequel il a échangé vingt ans de correspondance.


Le dixième principe de propagande de guerre veut que celui qui n’adhère pas avec enthousiasme à la propagande de son pays soit vilipendé en tant qu’agent de l’ennemi.


On taxerait donc en 2022, sans aucun doute, ce Prix Nobel de «poutiniste».




(1) Anne Morelli, Principes élémentaires de propagande de guerre, utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède, nouvelle édition 2022 sous presse.

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