Serons-nous du bon côté de l’histoire avec notre gestion des vaccins covid?



Chronique rédigée par Els TORREELE (VUB/University College London), publiée en primeur sur le site du Soir



Le développement rapide des vaccins covid est une réussite formidable. Il montre ce qui peut être accompli lorsque l’ingéniosité humaine, de solides connaissances et un savoir-faire en recherche médicale, et des capacités de production importantes du secteur privé sont soutenus par des subventions massives tout au long de la chaîne de recherche, développement, et fabrication.


Toutefois, l’innovation est futile si les vaccins ne sont pas disponibles à grande échelle et de manière équitable. Un an après le début de la pandémie, plus d’un milliard de doses de vaccin ont été administrées dans le monde, dont 80 % dans seulement 10 pays. Moins de 20 millions de doses ont été inoculées sur l’ensemble du continent africain, pour 1,36 milliard d’habitants. Alors que les pays riches se font concurrence pour acheter des stocks suffisants pour vacciner plusieurs fois l’ensemble de leur population, de nombreux pays n’arrivent pas à se procurer suffisamment de vaccins pour protéger leur personnel de santé et les groupes les plus vulnérables.

Cet «apartheid vaccinal» n’est pas seulement un échec moral, comme l’a souligné le Dr Tedros, directeur de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), c’est aussi une catastrophe sanitaire et économique, qui risque d’être contre-productive. Les scientifiques avertissent que cette disparité vaccinale pourrait prolonger et aggraver la pandémie. De nouveaux variants du virus apparaissent déjà, qui pourraient menacer nos progrès pour contenir la pandémie comme l’indiquent les situations dramatiques du Brésil et de l’Inde.

Résolution urgente

La solution est pourtant claire: accroître la production de vaccins afin de garantir que tout le monde, partout, puisse avoir accès aux vaccins covid, quand et où cela est nécessaire. Ceci nécessite une volonté politique de considérer les vaccins covid comme des biens publics collectifs plutôt que comme des marchandises commerciales privées.

La pénurie actuelle de vaccins est artificielle et évitable. Elle résulte du fait que nous avons laissé le contrôle de la disponibilité des vaccins à une poignée de fabricants commerciaux, alors que la plupart des efforts de recherche et de développement (R&D) ont été financés par des gouvernements, donc par nous tous, y compris des années de recherches préalables des centres de recherches publiques et universitaires sur lesquelles le développement rapide des vaccins repose.

C’est là que le débat sur la suspension de la propriété intellectuelle et le partage des technologies et du savoir-faire est crucial. Comme soutenu dans The Economist, la mainmise des brevets constitue un obstacle majeur à la disponibilité des vaccins, car elle confère aux entreprises pharmaceutiques un monopole sur les connaissances nécessaires à la production, permettant de contrôler et limiter la fabrication au sein de leurs propres installations et les quelques entreprises auxquelles elles ont choisi d’accorder des licences. La combinaison de l’accaparement des vaccins par les pays riches et des monopoles technologiques maintenus par les sociétés pharmaceutiques entretient la pénurie.

Si nous n’étions pas bloqués par des monopoles, nous pourrions collectivement mobiliser une capacité de production suffisante pour fabriquer des vaccins permettant d’inoculer tout le monde selon les besoins. Il existe de nombreux fabricants qui sont prêts à produire des centaines de millions de doses si on leur fournit le savoir-faire. Mais ils sont incapables de commencer. Si les brevets étaient suspendus et les technologies et les connaissances partagées, ces fabricants pourraient augmenter leur capacité à produire des vaccins vitaux en un temps record, comme Moderna, Pfizer et AstraZeneca ont pu le faire l’année dernière. C’est peut-être complexe, mais c’est faisable. Plus tôt nous commencerons, plus tôt ce sera une réalité.

Blocage politique des pays riches

La suspension des monopoles de propriété intellectuelle (une «dérogation à l’ADPIC» explicitement prévue pour pourvoir aux crises) (1) proposée à l’Organisation Mondiale du Commerce par l’Afrique du Sud et l’Inde avec le soutien de plus de 100 pays est un pas important dans cette direction. Un petit nombre de pays dont l’Union européenne, le Royaume-Uni, la Norvège et la Suisse, bloquent la réalisation de cette dérogation, reprenant les arguments des lobbies des firmes pharmaceutiques massivement implantés chez eux, et refusant au reste du monde la possibilité de fabriquer des vaccins vitaux pour leur population.

Les entreprises productrices de vaccins covid affirment qu’elles peuvent accroître la production par elles-mêmes pour répondre aux besoins mondiaux. Mais les derniers mois ont montré que ces promesses ne tiennent pas. Même sur leurs marchés prioritaires des pays riches, ces sociétés ont livré beaucoup moins que ce qu’elles ont promis. AstraZeneca et Johnson & Johnson sont tous deux confrontés à des problèmes de production et ne respectent pas leurs engagements d’approvisionnement en Europe et en Amérique du Nord. Moderna et Pfizer ont principalement approvisionné les États-Unis jusqu’à présent. Et avec la perspective d’avoir besoin de doses de rappel dès 2022, il est difficile de voir comment la même poignée de fabricants serait en mesure d’approvisionner le monde mieux qu’elle ne le fait actuellement. Le contrôle monopolistique des technologies essentielles à la santé publique est injustifiable, certainement en cas d’urgence pandémique.

Le profit avant la santé?

L’industrie pharmaceutique fait valoir que toucher à la propriété intellectuelle compromettra l’innovation future et qu’elle a besoin de ces monopoles sur les connaissances pour récompenser les investissements et les risques. Pourtant, dans le cas spécifique des vaccins covid, ces considérations ne sont pas pertinentes.

Premièrement, les brevets sont des outils politiques créés pour récompenser les investissements privés et empêcher la concurrence déloyale. Alors que la recherche sur les vaccins covid a largement bénéficié de financements publics et que ce dont nous avons besoin pour enrayer la pandémie, c’est d’intelligence collective et de coopération technologique plutôt que de concurrence.

Deuxièmement, la R&D pour répondre aux épidémies ne s’est jamais appuyée sur les mécanismes classiques du marché, comme les brevets. C’est le financement public de la recherche et de la fabrication, ainsi que les engagements d’achats anticipés, qui ont été les principaux moteurs. C’était le cas avec l’Ebola, où la R&D n’aurait pas eu lieu sans investissements et leadership public majeur–et maintenant encore, avec le Covid-19 où des investissements publics massifs ont financé et accéléré la recherche, et largement éliminé le risque pour l’industrie.

Rien qu’aux États-Unis, six fabricants de vaccins ont reçu environ 12 milliards de dollars de fonds publics. On estime que le développement du vaccin AstraZeneca/Oxford a été financé à 97 % par des fonds publics. Les subventions et les achats anticipés ont permis de réduire le risque des entreprises et de garantir qu’elles soient généreusement récompensées. En outre, le développement des vaccins a bénéficié d’années de recherche publique antérieure, par exemple le développement des plateformes technologiques de vaccins à ARNm utilisées par BioNTech et Moderna, les plateformes de vaccins adénoviraux utilisées par J&J, l’Université d’Oxford et Gamalea, la séquence génétique du coronavirus et la méthodologie de stabilisation de la protéine «spike».

Les règles d’approbation accélérée ont permis de réduire encore les coûts des essais cliniques.

Aujourd’hui déjà, les principaux producteurs de vaccins ont obtenu des retours sur investissement plus que raisonnables. Par exemple, le chiffre d’affaires estimé du vaccin Pfizer-BioNTech en 2021 est de 15 milliards de dollars. Moderna prévoit des revenus de 18,4 milliards de dollars en 2021 grâce aux ventes du vaccin Covid-19. Pfizer, J&J et AstraZeneca ont versé 26 milliards de dollars en dividendes et en rachats d’actions à leurs actionnaires l’année dernière.

Suspendre les droits de propriété intellectuelle ne signifie pas effacer la perspective de profits. Les conditions de suspension peuvent toujours intégrer une compensation juste et raisonnable, tenant compte de manière transparente des coûts de R&D et des autres investissements que les entreprises ont réalisés. Mais il semble tout à fait inapproprié qu’en période de pandémie, des profits exorbitants soient réalisés par une poignée d’entreprises qui misent sur la rareté artificielle créée par leurs monopoles en refusant de partager les connaissances pour produire des vaccins vitaux. Le nationalisme et l’accaparement des pays riches sont les causes des inégalités extrêmes qui existent aujourd’hui en matière de vaccins; le moins qu’ils puissent faire est de cesser de bloquer les autres pays qui cherchent à produire leurs propres doses.

Impératif moral d’agir

Les opposants à la dérogation font valoir que rien ne garantit que cette approche résoudra la pénurie de fabrication, ou qu’elle prendra du temps. Pourtant, en cas de pandémie, il est impératif d’essayer toutes les options et de supprimer autant d’obstacles que possible pour augmenter la production, et les monopoles technologiques sont un obstacle clé. Il est certain que la suspension des droits de propriété intellectuelle ne suffira pas. Les gouvernements doivent user de leur influence pour amener les entreprises dont ils subventionnent la R&D à partager leur technologie et leur savoir-faire. Jusqu’à présent, le partage volontaire des connaissances par le biais d’un dispositif dédié au sein de l’OMS, le Covid-19 Technology Access Pool, a été rejeté par les entreprises. Des mesures plus radicales sont donc nécessaires.

Alors que de plus en plus de personnes sont vaccinées dans les pays riches et que les restrictions sont progressivement assouplies autour de nous, il serait facile d’oublier que la pandémie de covid sévit toujours à plein régime–le 28 avril, on a enregistré le plus grand nombre de nouveaux cas quotidiens depuis le début de la pandémie, soit plus de 905.000, et plus de 15.000 décès. L’urgence est d’accroître massivement la production de vaccins et leur disponibilité à l’échelle mondiale pour sauver de très nombreuses vies et éviter l’émergence de variants plus dangereux encore.

L’élan en faveur de la dérogation à l’ADPIC et du partage de la technologie et du savoir-faire se renforce. Récemment, malgré l’opposition actuelle de l’Union Européenne, près de 400 membres du parlement européen et des parlements nationaux de toute l’UE ont signé un appel commun exprimant leur soutien sans équivoque à la suspension de propriété intellectuelle autour du covid, ajoutant leur voix à celle de 175 lauréats du prix Nobel et anciens chefs d’État et de gouvernement (dont Yves Leterme), du directeur de l’OMS, le Dr Tedros, de scientifiques, d’ONGs et du grand public (par exemple par le biais de l’initiative citoyenne @right2cure). Marc Coucke, ancien cadre de l’industrie pharmaceutique, et Gwendolyn Rutten, ex-présidente de l’Open VLD, ont également exprimé leur soutien. Même l’administration américaine, traditionnellement un fervent partisan des droits de propriété intellectuelle inaliénables pour les produits pharmaceutiques, s’est déclarée en faveur d’une levée de brevets sur les vaccins covid ce mercredi 5 mai. Ce changement de cap spectaculaire du leader des pays occidentaux augmente fortement la pression sur l’Europe. Comme l’a dit la ministre de la coopération au développement, Meryame Kitir, en annonçant son soutien à la dérogation: Si ce n’est pas maintenant, alors quand? Espérons qu’elle pourra convaincre ses collègues belges et européens d’être du bon côté de l’histoire et de cesser de bloquer l’expansion de la production mondiale de vaccins.

Le covid est une urgence de santé publique mondiale avec des répercussions graves pour l’économie, et la vaccination est l’une des interventions critiques pour aider à mettre fin à la pandémie. Pour tirer le meilleur de cette impressionnante réalisation scientifique collective, nous devons avoir le courage d’adopter de nouvelles solutions de partage des connaissances et de coopération technologique pour faire face à ce moment de l’histoire–et pour démontrer notre humanité.


(1) Cf. D. de Beer, S. Gutwirth, I. Stengers & E. Torreele, «Espérer un vaccin ? Oui, mais...», Societal exit from lockdown, Y. Moreau & O. Servais (eds), May 10 2020, via Carta Academica.

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