Stratégies de désinformation et de diversion de Pékin sur la question ouïghoure



Chronique rédigée par Vanessa FRANGVILLE (ULB), publiée en primeur sur le site du Soir



Depuis 2018, la répression de Pékin dans la région ouïghoure fait l’objet d’un traitement médiatique inédit, renforcé au cours des derniers mois du fait de l’intervention de personnalités politiques interpellées par un nombre croissant d’ONG, d’activistes et de membres de la diaspora ouïghoure. Cette mobilisation a abouti à la reconnaissance d’un génocide dans la région par les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. Le Parlement néo-zélandais quant à lui a dénoncé dans une résolution votée début mai de graves abus contre les droits humains. La Belgique a également été amenée à se prononcer, mais les débats parlementaires ont dû être reportés suite à une cyberattaque massive du réseau de plusieurs institutions belges, dont la Chambre, lancée à peine deux heures avant une série d’auditions de chercheurs et spécialistes sollicités sur la question d’un génocide ouïghour.

S’il est impossible de déterminer avec certitude l’origine de l’attaque, sa coïncidence avec une discussion importante sur un sujet sensible pour la Chine a retenu l’attention et nous renvoie à d’autres formes plus familières d’interférence de Pékin dans le débat démocratique en Europe.


Un travail scientifique sur des sources multiples

Au cours de la dernière décennie, les académiques qui observent attentivement la région ont constaté des changements inquiétants apportés par des politiques régionales de plus en plus arbitraires et agressives. Leur connaissance empirique de la situation–la majorité d’entre eux, parlant chinois et ouïghour, ont effectué de longs séjours sur le terrain–les avait déjà conduits à sonner l’alarme quant à la surveillance renforcée par l’État chinois des populations autochtones, en particulier des Ouïghours (et dans une certaine mesure des Kazakhs, Kirghiz, Ouzbeks, etc.). Depuis trois ans maintenant, mener une recherche approfondie sur le terrain est tout simplement devenu impossible et les contacts avec les informateurs et collègues sur place ont été coupés tout aussi net. Cette situation a marqué un tournant important dans la communauté internationale de chercheurs en études ouïghoures, qui concentrent désormais leurs efforts sur la collecte et l’analyse d’éléments de compréhension de la situation.


Un tableau accablant

C’est un travail lourd et exigeant, requérant une vigilance continue sur des phénomènes en apparence déconnectés mais qui, mis en lien dans un réseau plus large d’informations et de connaissances, font apparaître un tableau accablant. Car l’inaccessibilité du terrain, qui n’est pas le fait des chercheurs eux-mêmes mais bien la conséquence de la répression en cours, et qui constitue avant tout une entrave grave à la liberté académique, ne signifie pas l’inexistence des sources. Ces dernières sont de fait fort nombreuses, mais à la fois très disséminées, de nature variable et difficilement décryptables pour des non-sinophones ou des non-initiés au terrain ouïghour. En réalité, le premier informateur est l’État chinois lui-même: textes et photos partagés sur des blogs, sites ou réseaux sociaux d’instances officielles, articles de presse, communiqués et documents internes émis par plusieurs organes étatiques, émissions de nouvelles régulations publiques, appels d’offres et annonces d’emplois publics, images satellites qui révèlent une multiplication des structures de type carcéral, etc.


Un risque génocidaire pris au sérieux dans le monde académique

Ainsi, Pékin produit un discours international peu subtil mais plutôt opérant sur le terrorisme, la pauvreté et l’absence d’éducation des Ouïghours, et la nécessité d’une intervention étatique pour leur propre sauvegarde. Toutefois le processus en cours observé dans les sources domestiques est d’un tout autre ordre. Comme on reconstitue un puzzle, les chercheurs ont par exemple mis au jour la nature, les effets et enjeux des intrusions étatiques dans le quotidien de millions de Ouïghours: envoi de fonctionnaires chargés de surveiller les familles, contraignant celles-ci à partager des espaces et des moments d’intimité (repas, couchage, etc.); reconfiguration physique forcée de ces mêmes espaces de vie; instauration de relations de dépendance économique et symbolique aux autorités locales en privant les familles de leurs sources de revenus ou des systèmes de solidarité propres à la société ouïghoure; séparation imposée des familles par l’envoi des adultes dans des camps ou des usines, et des enfants dans des internats; promotion excessive des mariages mixtes; destruction et interdiction des espaces collectifs constitutifs de la socialité ouïghoure (mosquées, cimetières, lieux sacrés, écoles, banquets conviviaux ou meshrep, fêtes traditionnelles du ramadan ou du noruz, etc.); et autant d’autres actions qui, associées, mènent à la destruction progressive mais inéluctable des fondements culturels, sociaux et identitaires ouïghours.

C’est dans ce contexte accablant que les universitaires ont commencé à considérer sérieusement le risque génocidaire avec l’appui de collègues juristes spécialisés, débat toujours en cours dans des événements et articles académiques. Certains évoquent un ethnocide ou un génocide culturel, voire un «civilicide». D’autres penchent pour génocide, tel que défini par la convention de 1948, considérant que «l’intention de détruire» se joue ici à un niveau implicite–et insidieux–mais clairement démontré par une accumulation de faits composites et interconnectés, inévitablement constitutifs d’une destruction physique et psychologique planifiée. D’autres encore préfèrent se référer à des crimes contre l’humanité, en phase avec des organisations internationales comme Human Rights Watch qui estiment que l’intention génocidaire reste à établir.

Un système clivant de désinformation

La réaction de Pékin à ce débat est vive: sanctions visant les chercheurs et leurs proches, décrédibilisation de leurs travaux et activation redoublée d’«experts» européens triés sur le volet par le régime chinois qui les invite à visiter les villages Potemkine ouïghours tout en fermant les portes de la région aux spécialistes reconnus. S’emparant d’un sujet dont ils ignorent tout, ceux qu’on désigne parfois comme des «idiots utiles», expression qui avait déjà qualifié Jean-Paul Sartre à son retour d’URSS, participent ainsi à une campagne agressive de promotion des politiques de Pékin. Se parant des atours de la science, malgré leur ignorance du terrain et des sources primaires, ces «justiciers de l’information» pratiquent harcèlement et diffamation à l’encontre des académiques sur les espaces virtuels. Ces actions, de fait, ont surtout un effet nocif sur la communauté diasporique ouïghoure, qui souffre suffisamment de la situation sans devoir encore se confronter à la «violence négationniste», comme la désigne la chercheuse française et ouïghoure Dilnur Reyhan. Car leurs ressorts sont bien ceux du négationnisme: abus du doute hypercritique (tout témoignage direct est écarté ou discrédité à la moindre erreur, les faits sont volontairement isolés pour déconstruire la logique plus générale dans laquelle ils s’inscrivent); inversion des charges (les victimes deviennent des falsificateurs et des manipulateurs, sinon des bourreaux terroristes); données minimisées ou relativisées («tous les chiffres et faits sont exagérés, les États-Unis ont fait bien pire avec les Afro-Américains»); requalification des faits («c’est un combat légitime contre le terrorisme»); etc.

Ce faisant, les prosélytes de Pékin participent à banaliser le discours politique d’un régime autoritaire qui les intègre allègrement dans leurs machines de propagande. Cette stratégie consciente de clivage des opinions publiques en Europe autour de la question ouïghoure ne doit pas nous détourner des faits: plutôt que de qualifier tout discours alternatif au sien de «rumeurs et mensonges», Pékin doit plus que jamais répondre de ses actes et cesser de porter atteinte à la liberté de recherche et au débat démocratique.

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