Université : uniformité ou diversité ? (Vincent Engel)

Updated: Apr 6, 2018


À la mémoire de Paul Lecharlier, professeur passionné et passionnant.


Janvier, c’est aussi – et d’abord pour certains – la triste saison des examens, comme juin et, parfois, septembre. Exercice que d’aucuns disent indispensable, ce principe d’évaluation contribue grandement à faire, potentiellement, de l’université cet outil de la « médiocratie » que dénonce Alain Deneault dans son dernier essai, paru aux éditions Lux (Québec).


Si j’ai toujours adoré enseigner, j’ai toujours détesté faire passer des examens – et plus encore les corriger. Il paraît que dans les yeshivas, les écoles religieuses juives, les étudiants ne passent jamais d’examens ; s’ils sont là, c’est parce qu’ils ont envie d’apprendre, une envie si forte que le principe même d’une évaluation serait une absurdité. Je ne suis pas religieux et je crois qu’il y a des choses plus essentielles à apprendre que les commentaires sacrés ; pourquoi ne pourrait-on pas considérer que la première motivation de nos étudiants serait cette soif d’apprendre, et qu’elle serait assez forte pour rendre inutile tout système d’évaluation ?

Mettons tout de suite un terme aux ricanements de ceux qui, déjà, me taxent d’utopiste : je sais que ce n’est pas le cas. On ne s’inscrit pas (d’abord) à l’université parce que l’on est poussé par une passion qui est appelée à nourrir toute notre vie ; on s’y inscrit pour décrocher un diplôme, lequel doit être le sésame pour un emploi le mieux rémunéré possible. Que cet objectif soit de moins en moins fondé, à cause de la multiplication des étudiants inscrits à l’université et de la dégradation des conditions de l’emploi, n’y change rien : un diplôme, « ça aide ». Mais à quoi ?


L’université, agent de corruption

Alain Deneault n’est pas tendre pour l’université. La médiocratie qu’il dénonce, c’est le triomphe du « moyen », de « la moyenne » érigée en norme impérieuse au renforcement de laquelle contribuent toutes les forces sociales et toutes les institutions, dans le but d’interdire chez le citoyen toute contestation véritable d’un ordre élaboré à seule fin d’enrichir une oligarchie invisible, au-dessus des lois et des frontières. L’économie corrompue selon lui a généré cette oligarchie financière qui gouverne le monde et impose aux gouvernements des politiques de dérégulation et de soumission au dieu tout-puissant du Marché ; la justice corrompue passe la main, comme c’est par exemple en cours à travers le prochain TTIP, à des instances privées et ruineuses supposées régler les différends entre les compagnies et les États ; et l’université corrompue se réduit à une fabrication de citoyens formatés pour accomplir des tâches dont le but est de renforcer le système, non le réfléchir et encore moins le contester, l’apothéose du processus résidant dans la production « d’experts » dont la fonction est de justifier les décisions et les actes des oligarques, dont les universités et les experts dépendent pour leur financement.

Mine de rien, la logique de la rentabilité a envahi l’université. Le « ranking » domine et chaque université rivalise pour être mieux classée que la voisine. Entre collègues, c’est pareil : publier ne suffit plus, encore faut-il le faire dans des revues « à haut ranking », quitte à payer pour ce faire. Les critères d’évaluation qui prévalent dans les sciences exactes se sont imposés à tous les autres domaines, et peu importe qu’ils ne correspondent absolument pas aux spécificités de ces disciplines. La valeur des universités et des « experts » est désormais déterminée par ces « bourses » d’un genre peut-être particulier, mais dont le fonctionnement et les répercussions ne diffèrent guère des stock exchanges.

Au sein des institutions « du savoir », ces « sièges de sagesse » souvent perçus comme des temples ou des tours d’ivoire autant par ceux qui y siègent et que par ceux qui en sont exclus, les professeurs et chercheurs doivent de plus en plus, par ailleurs, s’acquitter de tâches de gestion pour lesquelles ils sont le plus souvent inefficaces, voire incompétents. Le détournement du langage, déjà dénoncé dans des chroniques précédentes – comme par exemple le fait de remplacer « hiérarchie » par « projet » empêche toute contestation de la hiérarchie –, est ici aussi à l’œuvre ; ces « corvées » administratives exercées par des personnes confrontées à leur seuil d’incompétence s’appellent joliment des « services à la société ». Qui oserait dire qu’il ne veut pas rendre « service à la société », surtout quand la société – son institution ou la société plus large dans laquelle elle s’inscrit – lui offre un statut à haute valeur symbolique, bien rémunéré et particulièrement protégé ?

Pendant que les universitaires s’acquittent de tâches administratives stériles (et qui la plupart du temps ne remplissent même pas les objectifs qu’on leur assigne), ils ne pensent pas trop et ne cherchent pas « en dehors des rails ». Obsédés par leur classement, dépassés par les dossiers, commissions et autres tourments kafkaïens, ils en finissent par oublier ce qui devrait être le moteur de toutes leurs actions. Ils formatent leurs projets de recherches sur les attentes de la société et anticipent leurs résultats en termes de répercussion financière.

Pas de précédent !

Une autre conséquence particulièrement funeste de cette emprise de l’administratif sur le spéculatif et la recherche est la crainte généralisée dans les milieux universitaires du « précédent ». Lorsque, avec deux collègues, j’ai choisi de changer d’institut – ce qui est prévu dans les statuts et correspond à la logique de l’évolution d’une carrière –, nous avons été confrontés à des difficultés absurdes, et cela a mis un an. Sans cesse, a-t-on invoqué la « peur du précédent » et la crainte que, du jour au lendemain, à cause de nous, des dizaines de collègues allaient se mettre en tête de changer d’institut… Ce raz-de-marée n’a pas eu lieu et quand bien même, où aurait été le mal ?

L’université existe-t-elle pour autre chose que pour créer des précédents ? Ne devrait-elle pas être un lieu de bouillonnement révolutionnaire, au sens où Deneault l’entend, à savoir ce qui rend « révolu » ce qui nuit à la chose commune ? Mais cela fait si longtemps que l’on dénonce la corruption qu’il faut, selon lui, reconnaître qu’on est au-delà et que c’est la démocratie toute entière qui est corrompue ; l’idéologie dominante dans laquelle nous vivons, dont le mot d’ordre est la complaisance absolue au capital et à la finance, cette idéologie donc ne menace plus la démocratie mais a mis depuis longtemps ses menaces à exécution.


Les réformes et les nouvelles pratiques universitaires

On peut considérer l’apprentissage universitaire de multiples manières. Je m’arrêterai ici sur un débat entre les défenseurs de l’autonomie et ceux de l’accompagnement. Je pense qu’au-delà des matières diverses, l’université doit former fondamentalement à l’autonomie, ce qui nécessite bien entendu une maîtrise de savoirs, mais aussi et surtout une méthode d’apprentissage indépendante, de l’esprit critique, une solide charpente morale bâtie sur la curiosité, le respect et la tolérance. Toutes les universités, et en particulier celle dans laquelle j’ai la chance d’enseigner depuis plus de 20 ans, ont un projet pédagogique bâti sur l’autonomie des étudiants. Il faut reconnaître que cela reste le plus souvent au niveau du prospectus, car la réalité est davantage celle d’un assistanat prolongé. Lorsque j’ai fait mon doctorat, j’étais tout seul, avec mon promoteur, et j’en étais ravi ; aujourd’hui, il y a des cours, des séminaires, des comités d’encadrement, des étapes codifiées, un processus rigide où l’invention n’a pas sa place.


Vivre à crédits

Les nouveaux programmes sont bâtis sur la logique des crédits – que l’on appelle aussi des ECTS (European Credit Transfer System, autrement dit le Système européen de transfert et d’accumulation de crédits, dont l’objectif louable est de permettre la circulation des diplômés et l’équivalence des diplômes dans l’Union européenne). Un cours vaut x crédits. Mais que vaut un crédit ? C’est là que les choses se compliquent. Il est censé représenter une charge de travail pour l’étudiant. Une année de cours représente 60 crédits, répartis sur deux semestres. Selon la page dédiée du site européen, ces crédits reposent sur la charge de travail nécessaire à l’étudiant pour atteindre les résultats attendus à l’issue du processus de formation, et représentent donc le temps nécessaire pour toutes les activités d’apprentissage (cours, lectures, séminaires, tutorats, rencontres avec le professeur, recherches, travaux, étude, évaluation…). Mais encore ?

C’est là que le flou s’installe, et solidement. Un crédit vaudrait… entre 25 et 30 heures. La différence n’est pas anodine : 20 %. Mais ce n’est encore rien… S’il est facile de comptabiliser les heures de cours ou de séminaires, comment comptabiliser le travail ? Vous ne trouverez aucune indication sur le nombre de pages qu’un(e) étudiant(e) de niveau universitaire est supposé(e) être à même de lire en une heure. C’est fâcheux, non ? Et le temps pour étudier un cours ?

Cerise sur le gâteau, il arrive qu’un même cours n’ait pas le même nombre de crédits selon le programme dans lequel il est inscrit !

Dans la pratique, que se passe-t-il ? La plupart des professeurs ne tiennent absolument pas compte de ces crédits, sur lesquels pourtant les programmes sont construits et que les étudiants peuvent invoquer pour se plaindre d’une surcharge de travail. Qu’est-ce que cela signifie, sinon que les « intentions pédagogiques » hautement proclamées ne sont qu’un écran de fumée pour masquer la finalité réelle de l’enseignement universitaire : produire ces « agents de la médiocratie » qui permettront au système de perdurer sans être jamais remis en cause par ceux qui, pourtant, devraient disposer des compétences et de la reconnaissance permettant cette critique et cette contestation.


La motivation unique des points

Il y a quelques années, j’ai vécu un des moments les plus honteux de ma vie : après avoir annoncé à toute la communauté universitaire la venue surprise de Jean-Marie Le Clézio pour un débat littéraire — il est vrai seulement 24 heures à l’avance –, nous nous sommes retrouvés face à… deux étudiantes et aucun collègue. C’est malheureusement connu : lorsque des professeurs organisent une rencontre ou une activité, la seule solution pour s’assurer d’une présence étudiante est de la rendre obligatoire et d’en faire une matière d’examen.

Mais peut-on en vouloir aux étudiants alors que tout le processus d’apprentissage est guidé par cette loi tacite : « conformez-vous » et « veillez à la rentabilité de vos actes » ? Ils mettent en pratique ce que l’institution leur enseigne de manière subliminale. Ainsi, sans que cela soit jamais explicité, l’enseignement supérieur dans son ensemble collabore à un régime politique qui ne dit pas son nom et qui se cache sous les oripeaux de la démocratie.

Il faudra pourtant que la réaction vienne de là – et des milieux artistiques, mais c’est un autre débat. Toute l’université, tous les universitaires ne sont pas soumis à ce diktat et nombreux essaient, jour après jour, cours après cours, de lutter contre ce courant dominant, de faire passer d’autres valeurs, d’autres modèles auprès de leurs étudiantes et étudiants. Les réformes en cours et imposées par le politique ne les y aident certainement pas ; mais Alain Deneault, professeur à l’université de Montréal, prouve a contrario que le mal qu’il dénonce n’est pas encore généralisé. Si la démocratie, comme il le souhaite, parvient à se régénérer, à co-rompre avec ce modèle funeste, ce sera en puisant parmi toutes les forces lucides de la société, y compris celles qui résistent au sein des universités.

Nous y exerçons au quotidien l’énorme privilège et l’exigeante responsabilité d’enseigner, de transmettre non seulement des savoirs, mais aussi un exemple, des attitudes, une méthode réflexive auprès de jeunes gens qui ne sont pas encore définitivement coincés dans des certitudes et des habitudes. Non pas imposer une pensée ou une conduite, mais leur permettre de se construire, de se positionner par rapport à un point de référence. Et le moteur de cette tâche est le plus fabuleux, sans doute, et que ne mesure encore aucun instrument de ranking ou de rentabilité : le plaisir et la passion, que les universitaires partagent avec tous les enseignants, à tous les niveaux, envers et contre tout, parce que nous restons convaincus qu’il n’y a rien de plus important et de plus stimulant que l’éducation et la transmission.

Alors oui, les examens… En attendant le jour où une véritable réforme de l’enseignement permettra de faire prévaloir l’imagination et l’inventivité, il faudra bien continuer à en passer par ces formalités administratives. Courage à tous… Bientôt, nous renouerons avec le plaisir des cours !


Vincent Engel, UCL

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